The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.1, by Alexandre Dumas Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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II.--Comment ce n'est pas toujours celui qui ouvre la porte qui entre dans la maison. III.--Comment il est difficile parfois de distinguer le reve de la realite. IV.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de Saint-Luc, avait passe sa nuit de noces. V.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de Saint-Luc, s'arrangea pour passer la seconde nuit de ses noces autrement qu'elle n'avait passe la premiere. VI.--Comment se faisait le petit coucher du roi Henri III. VII.--Comment, sans que personne sut la cause de cette conversion, le roi Henri se trouva converti du jour au lendemain. VIII.--Comment le roi eut peur d'avoir eu peur, et comment Chicot eut peur d'avoir peur. IX.--Comment la voix du Seigneur se trompa et parla a Chicot, croyant parler au roi. X.--Comment Bussy se mit a la recherche de son reve de plus en plus convaincu que c'etait une realite. XI.--Quel homme c'etait que M. le grand veneur Bryan de Monsoreau. XII.--Comment Bussy retrouva a la fois le portrait et l'original. XIII.--Ce qu'etait Diane de Meridor. XIV.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le traite. XV.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le mariage. XVI.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le mariage. XVII.--Comment voyageait le roi Henri III, et quel temps il lui fallait pour aller de Paris a Fontainebleau. XVIII.--Ou le lecteur aura le plaisir de faire connaissance avec frere Gorenflot, dont il a deja ete parle deux fois dans le cours de cette histoire. XIX.--Comment Chicot s'apercut qu'il etait plus facile d'entrer dans l'abbaye Sainte-Genevieve que d'en sortir. XX.--Comment Chicot, force de rester dans l'eglise de l'abbaye, vit et entendit des choses qu'il etait fort dangereux de voir et d'entendre. XXI.--Comment Chicot, croyant faire un cours d'histoire, fit un cours de genealogie. XXII.--Comment M. et madame de Saint-Luc voyageaient cote a cote et furent rejoints par un compagnon de voyage. XXIII.--Le vieillard orphelin. XXIV.--Comment Remy-le-Haudouin s'etait, en l'absence de Bussy, menage des intelligences dans la maison de la rue Saint-Antoine. XXV.--Le pere et la fille. IMAGES Titre Les noces de Saint-Luc Bussy d'Amboise. Vous m'excuserez, Sire, je l'espere, d'avoir pris votre bouffon pour un roi. Bussy fit en arriere un bond qui mit trois pas entre lui et les assaillants. Frere Gorenflot. Si la jeune femme n'eut pas porte le costume de son page, Bussy ne l'eut pas reconnue. Saint-Luc. Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, son epee mise entre ses jambes. Sire, vous n'avez le droit de me frapper qu'a la tete, je suis gentilhomme. Il se trouva que Bussy et lui etaient face a face Le Seigneur de Monsoreau En avant de la selle etait une femme sur la bouche de laquelle il appuyait la main. Il me serra contre sa poitrine et me deposa dans le bateau. Diane de Meridor. Je sais que vous ne m'aimez point, et je ne veux point abuser de la situation ou vous etes. Je me fie a la parole du beau Bussy; tenez, monsieur Chicot Et Chicot les suivit de loin, sans les perdre un instant de vue. Puis... un moine tout entier apparut. La tete du duc d'Anjou etait si pale qu'elle semblait celle d'une statue de marbre. Voici le present qu'en votre nom a tous je depose aux pieds du prince. Frere Gorenflot ronflait juste a la meme place ou l'avait laisse Chicot. Ce cavalier se detachait en vigueur sur le ciel mat. Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux blancs. CHAPITRE PREMIER LES NOCES DE SAINT-LUC. Le dimanche gras de l'annee 1578, apres la fete du populaire, et tandis que s'eteignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse journee, commencait une fete splendide dans le magnifique hotel que venait de se faire batir, de l'autre cote de l'eau et presque en face du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, alliee a la royaute de France, marchait l'egale des familles princieres. Cette fete particuliere, qui succedait a la fete publique, avait pour but de celebrer les noces de Francois d'Epinay de Saint-Luc, grand ami du roi Henri III et l'un de ses favoris les plus intimes, avec Jeanne de Cosse-Brissac, fille du marechal de France de ce nom. Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti a grand'peine au mariage, avait paru au festin avec un visage severe qui n'avait rien d'approprie a la circonstance. Son costume, en outre, paraissait en harmonie avec son visage: c'etait ce costume marron fonce sous lequel Clouet nous l'a montre assistant aux noces de Joyeuse, et cette espece de spectre royal, serieux jusqu'a la majeste, avait glace d'effroi tout le monde, et surtout la jeune mariee, qu'il regardait fort de travers toutes les fois qu'il la regardait. Cependant cette attitude sombre du roi, au milieu de la joie de cette fete, ne semblait etrange a personne; car la cause en etait un de ces secrets de coeur que tout le monde cotoie avec precaution, comme ces ecueils a fleur d'eau auxquels on est sur de se briser en les touchant. A peine le repas termine, le roi s'etait leve brusquement, et force avait ete aussitot a tout le monde, meme a ceux qui avouaient tout bas leur desir de rester a table, de suivre l'exemple du roi. Alors Saint-Luc avait jete un long regard sur sa femme, comme pour puiser du courage dans ses yeux, et, s'approchant du roi: --Sire, lui dit-il, Votre Majeste me fera-t-elle l'honneur d'accepter les violons que je veux lui donner a l'hotel de Montmorency ce soir? Henri III s'etait alors retourne avec un melange de colere et de chagrin, et, comme Saint-Luc, courbe devant lui, l'implorait avec une voix des plus douces et une mine des plus engageantes: --Oui, monsieur, avait-il repondu, nous irons, quoique vous ne meritiez certainement pas cette preuve d'amitie de notre part. Alors mademoiselle de Brissac, devenue madame de Saint-Luc, avait remercie humblement le roi. Mais Henri avait tourne le dos sans repondre a ses remerciments. --Qu'a donc le roi contre vous, monsieur de Saint-Luc? avait alors demande la jeune femme a son mari. --Belle amie, repondit Saint-Luc, je vous raconterai cela plus tard, quand cette grande colere sera dissipee. --Et se dissipera-t-elle? demanda Jeanne. --Il le faudra bien, repondit le jeune homme. Mademoiselle de Brissac n'etait point encore assez madame de Saint-Luc pour insister; elle renfonca sa curiosite au fond de son coeur, se promettant de trouver, pour dicter ses conditions, un moment ou Saint-Luc serait bien oblige de les accepter. On attendait donc Henri III a l'hotel de Montmorency au moment ou s'ouvre l'histoire que nous allons raconter a nos lecteurs. Or il etait onze heures deja, et le roi n'etait pas encore arrive. Saint-Luc avait convie a ce bal tout ce que le roi et tout ce que lui-meme comptait d'amis; il avait compris dans les invitations les princes et les favoris des princes, particulierement ceux de notre ancienne connaissance, le duc d'Alencon, devenu duc d'Anjou a l'avenement de Henri III au trone; mais M. le duc d'Anjou, qui ne s'etait pas trouve au festin du Louvre, semblait ne pas devoir se trouver davantage a la fete de l'hotel Montmorency. Quant au roi et a la reine de Navarre, ils s'etaient, comme nous l'avons dit dans un ouvrage precedent, sauves dans le Bearn, et faisaient de l'opposition ouverte en guerroyant a la tete des huguenots. M. le duc d'Anjou, selon son habitude, faisait aussi de l'opposition, mais de l'opposition sourde et tenebreuse, dans laquelle il avait toujours soin de se tenir en arriere, tout en poussant en avant ceux de ses amis que n'avait point gueris l'exemple de la Mole et de Coconnas, dont nos lecteurs, sans doute, n'ont point encore oublie la terrible mort. Il va sans dire que ses gentilshommes et ceux du roi vivaient dans une mauvaise intelligence qui amenait au moins deux ou trois fois par mois des rencontres, dans lesquelles il etait bien rare que quelqu'un des combattants ne demeurat point mort sur la place, ou tout au moins grievement blesse. Quant a Catherine, elle etait arrivee au comble de ses voeux. Son fils bien-aime etait parvenu a ce trone qu'elle ambitionnait tant pour lui, ou plutot pour elle; et elle regnait sous son nom, tout en ayant l'air de se detacher des choses de ce monde et de n'avoir plus souci que de son salut. Saint-Luc, tout inquiet de ne voir arriver aucune personne royale, cherchait a rassurer son beau-pere, fort emu de cette menacante absence. Convaincu, comme tout le monde, de l'amitie que le roi Henri portait a Saint-Luc, il avait cru s'allier a une faveur, et voila que sa fille, au contraire, epousait quelque chose comme une disgrace. Saint-Luc se donnait mille peines pour lui inspirer une securite que lui-meme n'avait pas, et ses amis Maugiron, Schomberg et Quelus, vetus de leurs plus magnifiques costumes, tout roides dans leurs pourpoints splendides, et dont les fraises enormes semblaient des plats supportant leur tete, ajoutaient encore a ses transes par leurs ironiques lamentations. --Eh! mon Dieu! mon pauvre ami, disait Jacques de Levis, comte de Quelus, je crois, en verite, que pour cette fois tu es perdu. Le roi t'en veut de ce que tu t'es moque de ses avis, et M. d'Anjou t'en veut de ce que tu t'es moque de son nez.[*] [*] La petite verole avait tellement maltraite M. le duc d'Anjou, qu'il semblait avoir deux nez. --Mais non, repondit Saint-Luc, tu te trompes, Quelus, le roi ne vient pas parce qu'il a ete faire un pelerinage aux Minimes du bois de Vincennes, et le duc d'Anjou est absent parce qu'il est amoureux de quelque femme que j'aurai oublie d'inviter. --Allons donc, dit Maugiron, as-tu vu la mine que faisait le roi a diner? Est-ce la la physionomie paterne d'un homme qui va prendre le bourdon pour faire un pelerinage? Et quant au duc d'Anjou, son absence personnelle, motivee par la cause que tu dis, empecherait-elle ses Angevins de venir? En vois-tu un seul ici? Regarde, eclipse totale, pas meme ce tranche-montagne de Bussy. --Heu! messieurs, disait le duc de Brissac en secouant la tete d'une facon desesperee, ceci me fait tout l'effet d'une disgrace complete. En quoi donc, mon Dieu! notre maison, toujours si devouee a la monarchie, a-t-elle pu deplaire a Sa Majeste? Et le vieux courtisan levait avec douleur ses deux bras au ciel. Les jeunes gens regardaient Saint-Luc avec de grands eclats de rire, qui, bien loin de rassurer le marechal, le desesperaient. La jeune mariee, pensive et recueillie, se demandait, comme son pere, en quoi Saint-Luc avait pu deplaire au roi. Saint-Luc le savait, lui, et, par suite de cette science, etait le moins tranquille de tous. Tout a coup, a l'une des deux portes par lesquelles on entrait dans la salle, on annonca le roi. --Ah! s'ecria le marechal radieux, maintenant je ne crains plus rien, et, si j'entendais annoncer le duc d'Anjou, ma satisfaction serait complete. --Et moi, murmura Saint-Luc, j'ai encore plus peur du roi present que du roi absent, car il ne vient que pour me jouer quelque mauvais tour, comme c'est aussi pour me jouer quelque mauvais tour que le duc d'Anjou ne vient pas. Mais, malgre cette triste reflexion, il ne s'en precipita pas moins au-devant du roi, qui avait enfin quitte son sombre costume marron, et qui s'avancait tout resplendissant de satin, de plumes et de pierreries. Mais, au moment ou apparaissait a l'une des portes le roi Henri III, un autre roi Henri III, exactement pareil au premier, vetu, chausse, coiffe, fraise et goudronne de meme, apparaissait par la porte en face. De sorte que les courtisans, un instant emportes vers le premier, s'arreterent comme le flot a la pile de l'arche, et refluerent en tourbillonnant du premier au second roi. Henri III remarqua le mouvement, et, ne voyant devant lui que des bouches ouvertes, des yeux effares et des corps pirouettant sur une jambe: --Ca, messieurs, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il. Un long eclat de rire lui repondit. Le roi, peu patient de son naturel, et en ce moment surtout peu dispose a la patience, commencait de froncer le sourcil, quand Saint-Luc, s'approchant de lui: --Sire, dit-il, c'est Chicot, votre bouffon, qui s'est habille exactement comme Votre Majeste, et qui donne sa main a baiser aux dames. Henri III se mit a rire. Chicot jouissait a la cour du dernier Valois d'une liberte pareille a celle dont jouissait, trente ans auparavant, Triboulet a la cour du roi Francois 1er, et dont devait jouir, quarante ans plus tard, Langely a la cour du roi Louis XIII. C'est que Chicot n'etait pas un fou ordinaire. Avant de s'appeler Chicot, il s'etait appele DE Chicot. C'etait un gentilhomme gascon qui, maltraite, a ce qu'on assurait, par M. de Mayenne a la suite d'une rivalite amoureuse dans laquelle, tout simple gentilhomme qu'il etait, il l'avait emporte sur ce prince, s'etait refugie pres de Henri III, et qui payait en verites quelquefois cruelles la protection que lui avait donnee le successeur de Charles IX. --Eh! maitre Chicot, dit Henri, deux rois ici, c'est beaucoup. --En ce cas, continue a me laisser jouer mon role de roi a ma guise, et joue le role du duc d'Anjou a la tienne; peut-etre qu'on te prendra pour lui, et qu'on te dira des choses qui t'apprendront, non pas ce qu'il pense, mais ce qu'il fait. --En effet, dit le roi en regardant avec humeur autour de lui, mon frere d'Anjou n'est pas venu. --Raison de plus pour que tu le remplaces. C'est dit: je suis Henri et tu es Francois. Je vais troner, tu vas danser; je ferai pour toi toutes les singeries de la couronne, et toi, pendant ce temps, tu t'amuseras un peu, pauvre roi! Le regard du roi s'arreta sur Saint-Luc. --Tu as raison, Chicot, je veux danser, dit-il. --Decidement, pensa Brissac, je m'etais trompe en croyant le roi irrite contre nous. Tout au contraire, le roi est de charmante humeur. Et il courut a droite et a gauche, felicitant chacun, et surtout se felicitant lui-meme d'avoir donne sa fille a un homme jouissant d'une si grande faveur pres de Sa Majeste. Cependant Saint-Luc s'etait rapproche de sa femme. Mademoiselle de Brissac n'etait pas une beaute, mais elle avait de charmants yeux noirs, des dents blanches, une peau eblouissante; tout cela lui composait ce qu'on peut appeler une figure d'esprit. --Monsieur, dit-elle a son mari, toujours preoccupee qu'elle etait par une seule pensee, que me disait-on, que le roi m'en voulait? Depuis qu'il est arrive, il ne cesse de me sourire. --Ce n'est pas ce que vous me disiez au retour du diner, chere Jeanne, car son regard, alors, vous faisait peur. --Sa Majeste etait sans doute mal disposee alors, dit la jeune femme; maintenant.... --Maintenant, c'est bien pis, interrompit Saint-Luc, le roi rit les levres serrees. J'aimerais bien mieux qu'il me montrat les dents; Jeanne, ma pauvre amie, le roi nous menage quelque traitre surprise... Oh! ne me regardez pas si tendrement, je vous prie, et meme, tournez-moi le dos. Justement voici Maugiron qui vient a nous; retenez-le, accaparez-le, soyez aimable avec lui. --Savez-vous, monsieur, dit Jeanne en souriant, que voila une etrange recommandation, et que, si je la suivais a la lettre, on pourrait croire.... --Ah! dit Saint-Luc avec un soupir, ce serait bien heureux qu'on le crut. Et, tournant le dos a sa femme, dont l'etonnement etait au comble, il s'en alla faire sa cour a Chicot, qui jouait son role de roi avec un entrain et une majeste des plus risibles. Cependant Henri, profitant du conge qui etait donne a Sa Grandeur, dansait; mais, tout en dansant, ne perdait pas de vue Saint-Luc. Tantot il l'appelait pour lui conter quelque remarque plaisante qui, drole ou non, avait le privilege de faire rire Saint-Luc aux eclats. Tantot il lui offrait dans son drageoir des pralines et des fruits glaces que Saint-Luc trouvait delicieux. Enfin, si Saint-Luc disparaissait un instant de la salle ou etait le roi, pour faire les honneurs des autres salles, le roi l'envoyait chercher aussitot par un de ses parents ou de ses officiers, et Saint-Luc revenait sourire a son maitre, qui ne paraissait content que lorsqu'il le revoyait. Tout a coup, un bruit assez fort pour etre remarque au milieu de ce tumulte frappa les oreilles de Henri. --Eh! eh! dit-il, il me semble que j'entends la voix de Chicot. Entends-tu, Saint-Luc, le roi se fache. --Oui, sire, dit Saint-Luc sans paraitre remarquer l'allusion de Sa Majeste, il se querelle avec quelqu'un, ce me semble. --Voyez ce que c'est, dit le roi, et revenez incontinent me le dire. Saint-Luc s'eloigna. En effet, on entendait Chicot qui criait en nasillant, comme faisait le roi en certaines occasions. --J'ai fait des ordonnances somptuaires, cependant; mais, si celles que j'ai faites ne suffisent pas, j'en ferai encore, j'en ferai tant, qu'il y en aura assez; si elles ne sont pas bonnes, elles seront nombreuses au moins. Par la corne de Belzebuth, mon cousin, six pages, monsieur de Bussy, c'est trop! Et Chicot, enflant les joues, cambrant ses hanches et mettant le poing sur le cote, jouait le roi a s'y meprendre. --Que parle-t-il donc de Bussy? demanda le roi en froncant le sourcil. Saint-Luc, de retour, allait repondre au roi, quand la foule, s'ouvrant, laissa voir six pages vetus de drap d'or, couverts de colliers, et portant sur la poitrine les armoiries de leur maitre, toutes chatoyantes de pierreries. Derriere eux venait un homme jeune, beau et fier, qui marchait le front haut, l'oeil insolent, la levre dedaigneusement retroussee, et dont le simple costume de velours noir tranchait avec les riches habits de ses pages. --Bussy! disait-on, Bussy d'Amboise! Et chacun courait au-devant du jeune homme qui causait cette rumeur, et se rangeait pour le laisser passer. Maugiron, Schomberg et Quelus avaient pris place aux cotes du roi, comme pour le defendre. --Tiens, dit le premier, faisant allusion a la presence inattendue de Bussy et a l'absence continue du duc d'Alencon, auquel Bussy appartenait; tiens, voici le valet, et l'on ne voit pas le maitre. --Patience, repondit Quelus, devant le valet il y avait les valets du valet, le maitre du valet vient peut-etre derriere le maitre des premiers valets. --Vois donc, Saint-Luc, dit Schomberg, le plus jeune des mignons du roi Henri, et avec cela un des plus braves, sais-tu que M. de Bussy ne te fait guere honneur? Regarde donc ce pourpoint noir: mordieu! est-ce la un habit de noces? --Non, dit Quelus, mais c'est un habit d'enterrement. --Ah! murmura Henri, que n'est-ce le sien, et que ne porte-t-il d'avance son propre deuil? --Avec tout cela, Saint-Luc, dit Maugiron, M. d'Anjou ne suit pas Bussy. Serais-tu _aussi_ en disgrace de ce cote-la? Le _aussi_ frappa Saint-Luc au coeur. --Pourquoi donc suivrait-il Bussy? repliqua Quelus. Ne vous rappelez-vous plus que lorsque Sa Majeste fit l'honneur de demander a M. de Bussy s'il voulait etre a elle, M. de Bussy lui fit repondre que, etant de la maison de Clermont, il n'avait besoin d'etre a personne et se contenterait purement et simplement d'etre a lui-meme, certain qu'il se trouverait meilleur prince que qui que ce fut au monde? Le roi fronca le sourcil et mordit sa moustache. --Cependant, quoi que tu dises, reprit Maugiron, il est bien a M. d'Anjou, ce me semble. --Alors, riposta flegmatiquement Quelus, c'est que M. d'Anjou est plus grand seigneur que notre roi. Cette observation etait la plus poignante que l'on put faire devant Henri, lequel avait toujours fraternellement deteste le duc d'Anjou. Aussi, quoiqu'il ne repondit pas le moindre mot, le vit-on palir. --Allons, allons, messieurs, hasarda en tremblant Saint-Luc, un peu de charite pour mes convives; ne gatez pas mon jour de noces. Ces paroles de Saint-Luc ramenerent probablement Henri a un autre ordre de pensees. --Oui, dit-il, ne gatons pas le jour de noces a Saint-Luc, messieurs. Et il prononca ces paroles en frisant sa moustache avec un air narquois qui n'echappa point au pauvre marie. --Tiens, s'ecria Schomberg, Bussy est donc allie des Brissac, a cette heure? --Pourquoi cela? dit Maugiron. --Puisque voila Saint-Luc qui le defend! Que diable! dans ce pauvre monde ou l'on a assez de se defendre soi-meme, on ne defend, ce me semble, que ses parents, ses allies et ses amis. --Messieurs, dit Saint-Luc, M. de Bussy n'est ni mon allie, m mon ami, ni mon parent: il est mon hote. Le roi lanca un regard furieux a Saint-Luc. --Et d'ailleurs, se hata de dire celui-ci, foudroye par le regard du roi, je ne le defends pas le moins du monde. Bussy s'etait rapproche gravement derriere les pages et allait saluer le roi, quand Chicot, blesse qu'on donnat a d'autres qu'a lui la priorite du respect, s'ecria: --Eh la! la!... Bussy, Bussy d'Amboise, Louis de Clermont, comte de Bussy; puisqu'il faut absolument te donner tous tes noms pour que tu reconnaisses que c'est a toi que l'on parle, ne vois-tu pas le vrai Henri, ne distingues-tu pas le roi du fou? Celui a qui tu vas, c'est Chicot, c'est mon fou, mon bouffon, celui qui fait tant de sottises, que parfois j'en pame de rire. Bussy continuait son chemin, il se trouvait en face de Henri, devant lequel il allait s'incliner, lorsque Henri lui dit: --N'entendez-vous pas, monsieur de Bussy? on vous appelle. Et, au milieu des eclats de rire de ses mignons, il tourna le dos au jeune capitaine. Bussy rougit de colere; mais, reprimant son premier mouvement, il feignit de prendre au serieux l'observation du roi, et, sans paraitre avoir entendu les eclats de Quelus, de Schomberg et de Maugiron, sans paraitre avoir vu leur insolent sourire, il se retourna vers Chicot: --Ah! pardon, sire, dit-il, il y a des rois qui ressemblent tellement a des bouffons, que vous m'excuserez, je l'espere, d'avoir pris votre bouffon pour un roi. --Hein! murmura Henri en se retournant, que dit-il donc? --Rien, sire, dit Saint-Luc, qui semblait, pendant toute cette soiree, avoir recu du ciel la mission de pacificateur, rien, absolument rien. --N'importe! maitre Bussy, dit Chicot, se dressant sur la pointe du pied comme faisait le roi lorsqu'il voulait se donner de la majeste, c'est impardonnable! --Sire, repliqua Bussy, pardonnez-moi, j'etais preoccupe. --De vos pages, monsieur, dit Chicot avec humeur. Vous vous ruinez en pages, et par la mordieu! c'est empieter sur nos prerogatives. --Comment cela? dit Bussy, qui comprenait qu'en pretant le collet au bouffon le mauvais role serait pour le roi. Je prie Votre Majeste de s'expliquer, et, si j'ai effectivement eu tort, eh bien, je l'avouerai en toute humilite. --Du drap d'or a ces maroufles, dit Chicot en montrant du doigt les pages, tandis que vous, un gentilhomme, un colonel, un Clermont, presque un prince, enfin, vous etes vetu de simple velours noir! --Sire, dit Bussy en se tournant vers les mignons du roi, c'est que, quand on vit dans un temps ou les maroufles sont vetus comme les princes, je crois de bon gout aux princes, pour se distinguer d'eux, de se vetir comme des maroufles. Et il rendit aux jeunes mignons, etincelants de parure, le sourire impertinent dont ils l'avaient gratifie un instant auparavant. Henri regarda ses favoris palissants de fureur, qui semblaient n'attendre qu'un mot de leur maitre pour se jeter sur Bussy. Quelus, le plus anime de tous contre ce gentilhomme, avec lequel il se fut deja rencontre sans la defense expresse du roi, avait la main a la garde de son epee. --Est-ce pour moi et les miens que vous dites cela? s'ecria Chicot, qui, ayant usurpe la place du roi, repondit ce que Henri eut du repondre. Et le bouffon prit, en disant ces paroles, une pose de matamore si outree, que la moitie de la salle eclata de rire. L'autre moitie ne rit pas, et c'etait tout simple: la moitie qui riait riait de l'autre moitie. Cependant trois amis de Bussy, supposant qu'il allait peut-etre y avoir rixe, etaient venus se ranger pres de lui. C'etaient Charles Balzac d'Entragues, que l'on nommait plus communement Antraguet, Francois d'Audie, vicomte de Ribeirac, et Livarot. En voyant ces preliminaires d'hostilites, Saint-Luc devina que Bussy etait venu de la part de Monsieur, pour amener quelque scandale ou adresser quelque defi. Il trembla plus fort que jamais, car il se sentait pris entre les coleres ardentes de deux puissants ennemis, qui choisissaient sa maison pour champ de bataille. Il courut a Quelus, qui paraissait le plus anime de tous, et, posant la main sur la garde de l'epee du jeune homme: --Au nom du ciel! lui dit-il, ami, modere-toi et attendons. --Eh! parbleu! modere-toi toi-meme! s'ecria-t-il. Le coup de poing de ce butor t'atteint aussi bien que moi: qui dit quelque chose contre l'un de nous dit quelque chose contre tous, et qui dit quelque chose contre nous tous touche au roi. --Quelus, Quelus, dit Saint-Luc, songe au duc d'Anjou, qui est derriere Bussy, d'autant plus aux aguets qu'il est absent, d'autant plus a craindre qu'il est invisible. Tu ne me fais pas l'affront de croire, je le presume, que j'ai peur du valet, mais du maitre. --Eh! mordieu! s'ecria Quelus, qu'a-t-on a craindre quand on appartient au roi de France? Si nous nous mettons en peril pour lui, le roi de France nous defendra. --Toi, oui; mais moi! dit piteusement Saint-Luc. --Ah dame! dit Quelus, pourquoi diable aussi te maries-tu, sachant combien le roi est jaloux dans ses amities? --Bon! dit Saint-Luc en lui-meme, chacun songe a soi; ne nous oublions donc pas, et, puisque je veux vivre tranquille au moins pendant les quinze premiers jours de mon mariage, tachons de nous faire un ami de M. d'Anjou. Et, sur cette reflexion, il quitta Quelus et s'avanca au-devant de Bussy. Apres son impertinente apostrophe, Bussy avait releve la tete et promene ses regards par toute la salle, dressant l'oreille pour recueillir quelque impertinence en echange de celle qu'il avait lancee. Mais tous les fronts s'etaient detournes, toutes les bouches etaient demeurees muettes. Les uns avaient peur d'approuver devant le roi, les autres d'improuver devant Bussy. Ce dernier, voyant Saint-Luc s'approcher, crut enfin avoir trouve ce qu'il cherchait. --Monsieur, dit Bussy, est-ce a ce que je viens de dire que je dois l'honneur de l'entretien que vous paraissez desirer? --A ce que vous venez de dire? demanda Saint-Luc de son air le plus gracieux. Que venez-vous donc de dire? Je n'ai rien entendu, moi. Non, je vous avais vu, et je desirais avoir le plaisir de vous saluer et de vous remercier, en vous saluant, de l'honneur que fait votre presence a ma maison. Bussy etait un homme superieur en toutes choses; brave jusqu'a la folie, mais lettre, spirituel et de bonne compagnie. Il connaissait le courage de Saint-Luc, et comprit que le devoir du maitre de maison l'emportait en ce moment sur la susceptibilite du raffine. A tout autre, il eut repete sa phrase, c'est-a-dire sa provocation; mais il se contenta de saluer poliment Saint-Luc, et de repondre quelques mots gracieux a son compliment. --Oh! oh! dit Henri voyant Saint-Luc pres de Bussy, je crois que mon jeune coq a ete chanter pouille au capitan. Il a bien fait, mais je ne veux pas qu'on me le tue. Allez donc voir, Quelus... Non, pas vous, Quelus, vous avez trop mauvaise tete. Allez donc voir, Maugiron. Maugiron partit comme un trait; mais Saint-Luc, aux aguets, ne le laissa point arriver jusqu'a Bussy; et, revenant vers le roi, il lui ramena Maugiron. --Que lui as-tu dit, a ce fat de Bussy? demanda le roi. --Moi, sire? --Oui, toi. --Je lui ai dit bonsoir, fit Saint-Luc. --Ah! ah! voila tout? maugrea le roi. Saint-Luc s'apercut qu'il avait fait une sottise. --Je lui ai dit bonsoir, reprit-il, en ajoutant que j'aurais l'honneur de lui dire bonjour demain matin. --Bon! fit Henri; je m'en doutais, mauvaise tete! --Mais veuille Votre gracieuse Majeste me garder le secret, ajouta Saint-Luc en affectant de parler bas. --Oh! pardieu! fit Henri III, ce n'est pas pour te gener, ce que j'en dis. Il est certain que si tu pouvais m'en defaire sans qu'il en resultat pour toi quelque egratignure.... Les mignons echangerent entre eux un rapide regard, que Henri III fit semblant de ne pas avoir remarque. --Car enfin, continua le roi, le drole est d'une insolence.... --Oui, oui, dit Saint-Luc. Cependant, un jour ou l'autre, soyez tranquille, sire, il trouvera son maitre. --Heu! fit le roi, secouant la tete de bas en haut, il tire rudement l'epee! Que ne se fait-il mordre par quelque chien enrage! cela nous en debarrasserait bien plus commodement. Et il jeta un regard de travers sur Bussy, qui, accompagne de ses trois amis, allait et venait, heurtant et raillant tous ceux qu'il savait etre les plus hostiles au duc d'Anjou, et qui, par consequent, etaient les plus grands amis du roi. --Corbleu! s'ecria Chicot, ne rudoyez donc pas ainsi mes mignons gentilshommes, maitre Bussy! car je tire l'epee, tout roi que je suis, ni plus ni moins que si j'etais un bouffon. --Ah! le drole! murmura Henri; sur ma parole, il voit juste. --S'il continue de pareilles plaisanteries, je chatierai Chicot, sire, dit Maugiron. --Ne t'y frotte pas, Maugiron; Chicot est gentilhomme et fort chatouilleux sur le point d'honneur. D'ailleurs, ce n'est point lui qui merite le plus d'etre chatie, car ce n'est pas lui le plus insolent. Cette fois il n'y avait plus a s'y meprendre: Quelus fit signe a d'O et a d'Epernon, qui, occupes ailleurs, n'avaient point pris part a tout ce qui venait de se passer. --Messieurs, dit Quelus en les menant a l'ecart, venez au conseil; toi, Saint-Luc, cause avec le roi et acheve ta paix, qui me parait heureusement commencee. Saint-Luc prefera ce dernier role, et s'approcha du roi et de Chicot, qui etaient aux prises. Pendant ce temps, Quelus emmenait ses quatre amis dans l'embrasure d'une fenetre. --Eh bien, demanda d'Epernon, voyons, que veux-tu dire? J'etais en train de faire la cour a la femme de Joyeuse, et je te previens que si ton recit n'est pas des plus interessants, je ne te pardonne pas. --Je veux vous dire, messieurs, repondit Quelus, qu'apres le bal je pars immediatement pour la chasse. --Bon, dit d'O, pour quelle chasse? --Pour la chasse au sanglier. --Quelle lubie te passe par la tete d'aller, du froid qui court, te faire eventrer dans quelque taillis? --N'importe! j'y vais. --Seul? --Non pas, avec Maugiron et Schomberg. Nous chassons pour le roi. --Ah! oui, je comprends, dirent ensemble Schomberg et Maugiron. --Le roi veut qu'on lui serve demain une hure de sanglier a son dejeuner. --Avec un collet renverse a l'italienne, dit Maugiron, faisant allusion au simple col rabattu qu'en opposition avec les fraises des mignons portait Bussy. --Ah! ah! dit d'Epernon, bon! j'en suis alors. --De quoi donc s'agit-il? demanda d'O; je n'y suis pas du tout, moi. --Eh! regarde autour de toi, mon mignon. --Bon! je regarde. --Y a-t-il quelqu'un qui t'ait ri au nez? --Bussy, ce me semble. --Eh bien! ne te parait-il pas que c'est la un sanglier dont la hure serait agreable au roi? --Tu crois que le roi... dit d'O. --C'est lui qui la demande, repondis Quelus. --Eh bien, soit, en chasse; mais comment chasserons-nous? --A l'affut, c'est plus sur. Bussy remarqua la conference, et, ne doutant pas qu'il ne fut question de lui, il s'approcha en ricanant avec ses amis. --Regarde donc, Entraguet, regarde donc, Ribeirac, dit-il, comme les voila groupes; c'est touchant: on dirait Euryale et Nisus, Damon et Pithias, Castor et... Mais ou est donc Pollux? --Pollux se marie, dit Antraguet, de sorte que voila Castor depareille. --Que peuvent-ils faire la? demanda Bussy en les regardant insolemment. --Gageons, dit Ribeirac, qu'ils complotent quelque nouvel amidon. --Non, messieurs, dit en souriant Quelus, nous parlons chasse. --Vraiment, seigneur Cupidon, dit Bussy; il fait bien froid pour chasser. Cela vous gercera la peau. --Monsieur, repondit Maugiron avec la meme politesse, nous avons des gants tres-chauds et des pourpoints doubles de fourrures. --Ah! cela me rassure, dit Bussy; est-ce bientot que vous chassez? --Mais, cette nuit, peut-etre, dit Schomberg. --Il n'y a pas de peut-etre; cette nuit surement, ajouta Maugiron. --En ce cas, je vais prevenir le roi, dit Bussy; que dirait Sa Majeste si demain, a son reveil, elle allait trouver ses amis enrhumes? --Ne vous donnez pas la peine de prevenir le roi, monsieur, dit Quelus; Sa Majeste sait que nous chassons. --L'alouette? fit Bussy avec une mine interrogatrice des plus impertinentes. --Non, monsieur, dit Quelus, nous chassons le sanglier. Il nous faut absolument une hure. --Et l'animal?... demanda Antraguet. --Est detourne, dit Schomberg. --Mais encore faut-il savoir ou il passera, demanda Livarot. --Nous tacherons de nous renseigner, dit d'O. Chassez-vous avec nous, monsieur de Bussy? --Non, repondit celui-ci, continuant la conversation sur le meme mode. Non, en verite, je suis empeche. Demain il faut que je sois chez M. d'Anjou pour la reception de M. de Monsoreau, a qui Monseigneur, comme vous le savez, a fait accorder la place de grand veneur. --Mais cette nuit? demanda Quelus. --Ah! cette nuit, je ne puis encore: j'ai un rendez-vous dans une mysterieuse maison du faubourg Saint-Antoine. --Ah! ah! fit d'Epernon, est-ce que la reine Margot serait incognito a Paris, monsieur de Bussy? car nous avons appris que vous aviez herite de la Mole. --Oui; mais depuis quelque temps j'ai renonce a l'heritage, et c'est d'une autre personne qu'il s'agit. --Et cette personne vous attend rue du faubourg Saint-Antoine? demanda d'O. --Justement; je vous demanderai meme un conseil, monsieur de Quelus. --Dites; quoique je ne sois point avocat, je me pique de ne pas les donner mauvais, surtout a mes amis. --On dit les rues de Paris peu sures; le faubourg Saint-Antoine est un quartier fort isole. Quel chemin me conseillez-vous de prendre? --Dame! dit Quelus, comme le batelier du Louvre passera sans doute la nuit a nous attendre, a votre place, monsieur, je prendrais le petit bac du Pre-aux-Clercs, je me ferais descendre a la tour du coin, je suivrais le quai jusqu'au Grand-Chatelet, et par la rue de la Tixeranderie, je gagnerais le faubourg Saint-Antoine. Une fois au bout de la rue Saint-Antoine, si vous passez l'hotel des Tournelles sans accident, il est probable que vous arriverez sain et sauf a la mysterieuse maison dont vous nous parliez tout a l'heure. --Merci de l'itineraire, monsieur de Quelus, dit Bussy. Vous dites le bac au Pre-aux-Clercs, la tour du coin, le quai jusqu'au Grand-Chatelet, la rue de la Tixeranderie et la rue Saint-Antoine. On ne s'en ecartera pas d'une ligne, soyez tranquille. Et, saluant les cinq amis, il se retira en disant tout haut a Balzac d'Entragues: --Decidement, Antraguet, il n'y a rien a faire avec ces gens-la, allons-nous-en. Livarot et Ribeirac se mirent a rire, suivant Bussy et d'Entragues, qui s'eloignerent, mais qui, en s'eloignant, se retournerent plusieurs fois. Les mignons demeurerent calmes; ils paraissaient decides a ne rien comprendre. Comme Bussy allait franchir le dernier salon ou se trouvait madame de Saint-Luc, qui ne perdait pas des yeux son mari, Saint-Luc lui fit un signe, montrant de l'oeil le favori du duc d'Anjou, qui s'eloignait. Jeanne comprit avec cette perspicacite qui est le privilege des femmes, et, courant au gentilhomme, elle lui barra le passage. --Oh! monsieur de Bussy, dit elle, il n'est bruit que d'un sonnet que vous avez fait, a ce qu'on assure. --Contre le roi, madame? demanda Bussy. --Non; mais en honneur de la reine. Oh! dites-le-moi. --Volontiers, madame, dit Bussy. Et, offrant son bras a madame de Saint-Luc, il s'eloigna en recitant le sonnet demande. Pendant ce temps, Saint-Luc s'en revint tout doucement du cote des mignons, et il entendit Quelus qui disait: --L'animal ne sera pas difficile a suivre avec de pareilles brisees; ainsi donc, a l'angle de l'hotel des Tournelles, pres la porte Saint-Antoine, en face l'hotel Saint-Pol. --Avec chacun un laquais? demanda d'Epernon. --Non pas, Nogaret, non pas, dit Quelus, soyons seuls, sachons seuls notre secret, faisons seuls notre besogne. Je le hais, mais j'aurais honte que le baton d'un laquais le touchat; il est trop bon gentilhomme. --Sortirons-nous tous six ensemble? demanda Maugiron. --Tous cinq, et non pas tous six, dit Saint-Luc. --Ah! c'est vrai, nous avions oublie que tu avais pris femme. Nous te traitions encore en garcon, dit Schomberg. --En effet, reprit d'O, c'est bien le moins que le pauvre Saint-Luc reste avec sa femme la premiere nuit de ses noces. --Vous n'y etes pas, messieurs, dit Saint-Luc; ce n'est pas ma femme qui me retient, quoique, vous en conviendrez, elle en vaille bien la peine; c'est le roi. --Comment, le roi? ---Oui, Sa Majeste veut que je la reconduise au Louvre. Les jeunes gens le regarderent avec un sourire que Saint-Luc chercha vainement a interpreter. --Que veux-tu? dit Quelus, le roi te porte une si merveilleuse amitie, qu'il ne peut se passer de toi. D'ailleurs, nous n'avons pas besoin de Saint-Luc, dit Schomberg. Laissons-le donc a son roi et a sa dame. --Heu! la bete est lourde, fit d'Epernon. --Bah! dit Quelus, qu'on me mette en face d'elle; qu'on me donne un epieu, j'en fais mon affaire. On entendit la voix de Henri qui appelait Saint-Luc. --Messieurs, dit-il, vous l'entendez, le roi m'appelle; bonne chasse, au revoir. Et il les quitta aussitot. Mais, au lieu d'aller au roi, il se glissa le long des murailles encore garnies de spectateurs et de danseurs, et gagna la porte que touchait deja Bussy, retenu par la belle mariee, qui faisait de son mieux pour ne pas le laisser sortir. --Ah! bonsoir, monsieur de Saint-Luc, dit le jeune homme. Mais comme vous avez l'air effare! Est-ce que, par hasard, vous seriez de la grande chasse qui se prepare? Ce serait une preuve de votre courage, mais ce n'en serait pas une de votre galanterie. --Monsieur, repondit Saint-Luc, j'avais l'air effare parce que je vous cherchais. --Ah! vraiment? --Et que j'avais peur que vous ne fussiez parti. Chere Jeanne, ajouta-t-il, dites a votre pere qu'il tache d'arreter le roi; il faut que je dise deux mots en tete-a-tete a M. de Bussy. Jeanne s'eloigna rapidement; elle ne comprenait rien a toutes ces necessites; mais elle s'y soumettait, parce qu'elle les sentait importantes. --Que voulez-vous me dire, monsieur de Saint-Luc? demanda Bussy. --Je voulais vous dire, monsieur le comte, repondit Saint-Luc, que si vous aviez quelque rendez-vous ce soir, vous feriez bien de le remettre a demain, attendu que les rues de Paris sont mauvaises, et que si ce rendez-vous, par hasard, devait vous conduire du cote de la Bastille, vous ferez bien d'eviter l'hotel des Tournelles, ou il y a un enfoncement dans lequel plusieurs hommes peuvent se cacher. Voila ce que j'avais a vous dire, monsieur de Bussy. Dieu me garde de penser qu'un homme comme vous puisse avoir peur. Cependant reflechissez. En ce moment on entendait la voix de Chicot, qui criait: --Saint-Luc, mon petit Saint-Luc, voyons, ne te cache pas comme tu fais. Tu vois bien que je t'attends pour rentrer au Louvre. --Sire, me voici, repondit Saint-Luc en s'elancant dans la direction de la voix de Chicot. Pres du bouffon etait Henri III, auquel un page tendait deja le lourd manteau fourre d'hermine, tandis qu'un autre lui presentait de gros gants montant jusqu'aux coudes, et un troisieme le masque de velours double de satin. --Sire, dit Saint-Luc en s'adressant a la fois aux deux Henri, je vais avoir l'honneur de porter le flambeau jusqu'a vos litieres. --Point du tout, dit Henri, Chicot va de son cote, moi du mien. Mes amis sont tous des vauriens qui me laissent retourner seul au Louvre tandis qu'ils courent le careme prenant. J'avais compte sur eux, et les voila qui me manquent; or tu comprends que tu ne peux me laisser partir ainsi. Tu es un homme grave et marie, tu dois me ramener a la reine. Viens, mon ami, viens. Hola! un cheval pour M. Saint-Luc. Non pas; c'est inutile, ajouta-t-il en se reprenant, ma litiere est large; il y a place pour deux. Jeanne de Brissac n'avait pas perdu un mot de cet entretien, elle voulut parler, dire un mot a son mari, prevenir son pere que le roi enlevait Saint-Luc; mais Saint-Luc, placant un doigt sur sa bouche, l'invita au silence et a la circonspection. --Peste! dit-il tout bas, maintenant que je me suis menage Francois d'Anjou, n'allons pas nous brouiller avec Henri de Valois.--Sire, ajouta-t-il tout haut, me voici. Je suis si devoue a Votre Majeste, que, si elle l'ordonnait, je la suivrais jusqu'au bout du monde. Il y eut un grand tumulte, puis grandes genuflexions, puis grand silence pour ouir les adieux du roi a mademoiselle de Brissac et a son pere. Ils furent charmants. Puis les chevaux piafferent dans la cour, les flambeaux jeterent sur les vitraux leurs rouges reflets. Enfin, moitie riant, moitie grelottant, s'enfuirent, dans l'ombre et la brume, tous les courtisans de la royaute et tous les convies de la noce. Jeanne, demeuree seule avec ses femmes, entra dans sa chambre et s'agenouilla devant l'image d'une sainte en laquelle elle avait beaucoup de devotion. Puis elle ordonna qu'on la laissat seule, et qu'une collation fut prete pour le retour de son mari. M. de Brissac fit plus, il envoya six gardes attendre le jeune marie a la porte du Louvre, afin de lui faire escorte lorsqu'il reviendrait. Mais, au bout de deux heures d'attente, les gardes envoyerent un de leurs compagnons prevenir le marechal que toutes les portes etaient closes au Louvre, et qu'avant de fermer la derniere, le capitaine du guichet avait repondu: --N'attendez point davantage, c'est inutile; personne ne sortira plus du Louvre cette nuit. Sa Majeste est couchee, et tout le monde dort. Le marechal avait ete porter cette nouvelle a sa fille, qui avait declare qu'elle etait trop inquiete pour se coucher, et qu'elle veillerait en attendant son mari. CHAPITRE II COMMENT CE N'EST PAS TOUJOURS CELUI QUI OUVRE LA PORTE QUI ENTRE DANS LA MAISON. La porte Saint-Antoine etait une espece de voute en pierre, pareille a peu pres a notre porte Saint-Denis et a notre porte Saint-Martin d'aujourd'hui. Seulement elle tenait par son cote gauche aux batiments adjacents a la Bastille, et se reliait ainsi a la vieille forteresse. L'espace compris a droite entre la porte et l'hotel de Bretagne etait grand, sombre et boueux; mais cet espace etait peu frequente le jour, et tout a fait solitaire quand venait le soir, car les passants nocturnes semblaient s'etre fait un chemin au plus pres de la forteresse, afin de se placer en quelque sorte, dans ce temps ou les rues etaient des coupe-gorge, ou le guet etait a peu pres inconnu, sous la protection de la sentinelle du donjon, qui pouvait non pas les secourir, mais tout au moins par ses cris appeler a l'aide et effrayer les malfaiteurs. Il va sans dire que les nuits d'hiver rendaient encore les passants plus prudents que les nuits d'ete. Celle pendant laquelle se passent les evenements que nous avons deja racontes et ceux qui vont suivre etait si froide, si noire et si chargee de nuages sombres et bas, que nul n'eut apercu, derriere les creneaux de la forteresse royale, cette bienheureuse sentinelle qui, de son cote, eut ete fort empechee de distinguer sur la place les gens qui passaient. En avant de la porte Saint-Antoine, du cote de l'interieur de la ville, aucune maison ne s'elevait, mais seulement de grandes murailles. Ces murailles etaient, a droite, celles de l'eglise Saint-Paul; a gauche, celles de l'hotel des Tournelles. C'est a l'extremite de cet hotel, du cote de la rue Sainte-Catherine, que la muraille faisait cet angle rentrant dont avait parle Saint-Luc a Bussy. Puis venait le pate de maisons situees entre la rue de Jouy et la grande rue Saint-Antoine, laquelle avait, a cette epoque, en face d'elle, la rue des Billettes et l'eglise Sainte-Catherine. D'ailleurs, nulle lanterne n'eclairait toute la portion du vieux Paris que nous venons de decrire. Dans les nuits ou la lune se chargeait d'illuminer la terre, on voyait se dresser, sombre, majestueuse et immobile, la gigantesque Bastille, qui se detachait en vigueur sur l'azur etoile du ciel. Dans les nuits sombres, au contraire, on ne voyait la ou elle etait qu'un redoublement de tenebres que trouait de place en place la pale lumiere de quelques fenetres. Pendant cette nuit, qui avait commence par une gelee assez vive, et qui devait finir par une neige assez abondante, aucun passant ne faisait crier sous ses pas la terre gercee de cette espece de chaussee aboutissant de la rue au faubourg, et que nous avons dit avoir ete pratiquee par le prudent detour des promeneurs attardes. Mais, en revanche, un oeil exerce eut pu distinguer, dans cet angle du mur des Tournelles, plusieurs ombres noires qui se remuaient assez pour prouver qu'elles appartenaient a de pauvres diables de corps humains fort embarrasses de conserver la chaleur naturelle que leur enlevait, de minute en minute, l'immobilite a laquelle ils semblaient s'etre volontairement condamnes dans l'attente de quelque evenement. Cette sentinelle de la tour, qui ne pouvait, a cause de l'obscurite, voir sur la place, n'eut pas davantage pu entendre, tant elle etait faite a voix basse, la conversation de ces ombres noires. Pourtant cette conversation ne manquait pas d'un certain interet. --Cet enrage Bussy avait bien raison, disait une de ces ombres; c'est une veritable nuit comme nous en avions a Varsovie, quand le roi Henri etait roi de Pologne; et, si cela continue, comme on nous l'a predit, notre peau se fendra. --Allons donc, Maugiron, tu te plains comme une femme, repondit une autre ombre. Il ne fait pas chaud, c'est vrai; mais tire ton manteau sur tes yeux et mets les mains dans tes poches, tu ne t'apercevras plus du froid. --En verite, Schomberg, dit une troisieme ombre, tu en parles fort a ton aise, et l'on voit bien que tu es Allemand. Quant a moi, mes levres saignent, et mes moustaches sont herissees de glacons. --Moi, ce sont les mains, dit une quatrieme voix. Sur ma parole, je parierais que je n'en ai plus. --Que n'as-tu pris le manchon de ta maman, pauvre Quelus? repondit Schomberg. Elle te l'eut prete, cette chere femme, surtout si tu lui avais conte que c'etait pour la debarrasser de son cher Bussy, qu'elle aime a peu pres comme la peste. --Eh! mon Dieu! ayez donc de la patience, dit une cinquieme voix. Tout a l'heure vous vous plaindrez, j'en suis sur, que vous avez trop chaud. --Dieu t'entende, d'Epernon, fit Maugiron en battant la semelle. --Ce n'est pas moi qui ai parle, dit d'Epernon, c'est d'O. Moi, je me tais, de peur que mes paroles ne gelent. --Que dis-tu? demanda Quelus a Maugiron. --D'O disait, reprit Maugiron, que tout a l'heure nous aurions trop chaud, et je lui repondais: Que Dieu t'entende! --Eh bien, je crois qu'il l'a entendu; car je vois la-bas quelque chose qui vient par la rue Saint-Paul. --Erreur. Ce ne peut pas etre lui. --Et pourquoi cela? --Parce qu'il a indique un autre itineraire. --Comme ce serait chose etonnante, n'est-ce pas, qu'il se fut doute de quelque chose et qu'il en eut change! --Vous ne connaissez point Bussy; ou il a dit qu'il passerait, il passera, quand meme il saurait que le diable est embusque sur la route pour lui barrer le passage. --En attendant, repondit Quelus, voila deux hommes qui viennent. --Ma foi, oui, repeterent deux ou trois voix, reconnaissant la verite de la proposition. --En ce cas, chargeons, dit Schomberg. --Un moment, dit d'Epernon; n'allons pas tuer de bons bourgeois, ou d'honnetes sages-femmes. Tiens! ils s'arretent. En effet, a l'extremite de la rue Saint-Paul qui donne sur la rue Saint-Antoine, les deux personnes qui attiraient l'attention de nos cinq compagnons s'etaient arretees comme indecises. --Oh! oh! dit Quelus, est-ce qu'ils nous auraient vus? --Allons donc! a peine si nous nous voyons nous-memes. --Tu as raison, reprit Quelus. Tiens! les voila qui tournent a gauche... ils s'arretent devant une maison... Ils cherchent. --Ma foi, oui. --On dirait qu'ils veulent entrer, dit Schomberg. Eh! un instant... Est-ce qu'il nous echapperait? --Mais ce n'est pas lui, puisqu'il doit aller au faubourg Saint-Antoine, et que ceux-la, apres avoir debouche par Saint-Paul, ont descendu la rue, repondit Maugiron. --Eh! dit Schomberg, qui vous repondra que le fin matois ne vous a pas donne une fausse indication, soit par hasard et negligemment, soit par malice et avec reflexion? --Au fait, cela se pourrait, dit Quelus. Cette supposition fit bondir comme une meute affamee toute la troupe des gentilshommes. Ils quitterent leur retraite et s'elancerent, l'epee haute, vers les deux hommes arretes devant la porte. Justement l'un de ces deux hommes venait d'introduire une clef dans la serrure, la porte avait cede et commencait a s'ouvrir, lorsque le bruit des assaillants fit lever la tete aux deux mysterieux promeneurs. --Qu'est ceci? demanda en se retournant le plus petit des deux a son compagnon. Serait-ce par hasard a nous qu'on en voudrait, d'Aurilly? --Ah! monseigneur, repliqua celui qui venait d'ouvrir la porte, cela m'en a bien l'air. Vous nommerez-vous ou garderez-vous l'incognito? --Des hommes armes! un guet-apens! --Quelque jaloux qui nous guette. Vrai Dieu! je l'avais bien dit, monseigneur, que la dame etait trop belle pour n'etre point courtisee. --Entrons vite, d'Aurilly. On soutient mieux un siege en deca qu'au dela des portes. --Oui, monseigneur, quand il n'y a pas d'ennemis dans la place. Mais qui vous dit?.... Il n'eut pas le temps d'achever. Les jeunes gentilshommes avaient franchi cet espace, d'une centaine de pas environ, avec la rapidite de l'eclair. Quelus et Maugiron, qui avaient suivi la muraille, se jeterent entre la porte et ceux qui voulaient entrer, afin de leur couper la retraite, tandis que Schomberg, d'O et d'Epernon s'appretaient a les attaquer de face. --A mort! a mort! cria Quelus, toujours le plus ardent des cinq. Tout a coup celui que l'on avait appele monseigneur, et a qui son compagnon avait demande s'il garderait l'incognito, se retourna vers Quelus, fit un pas, et se croisant les bras avec arrogance: --Je crois que vous avez dit: A mort! en parlant a un fils de France, monsieur de Quelus, dit-il d'une voix sombre et avec un sinistre regard. Quelus recula, les yeux hagards, les genoux flechissants, les mains inertes. --Monseigneur le duc d'Anjou! s'ecria-t-il. --Monseigneur le duc d'Anjou! repeterent les autres. --Eh bien, reprit Francois d'un air terrible, crions-nous toujours: A mort! a mort! mes gentilshommes? --Monseigneur, balbutia d'Epernon, c'etait une plaisanterie; pardonnez-nous. --Monseigneur, dit d'O a son tour, nous ne soupconnions pas que nous pussions rencontrer Votre Altesse au bout de Paris et dans ce quartier perdu. --Une plaisanterie! repliqua Francois, sans meme faire a d'O l'honneur de lui repondre, vous avez de singulieres facons de plaisanter, monsieur d'Epernon. Voyons, puisque ce n'est pas a moi qu'on en voulait, quel est celui que menacait votre plaisanterie? --Monseigneur, dit avec respect Schomberg, nous avons vu Saint-Luc quitter l'hotel Montmorency et venir de ce cote. Cela nous a paru etrange, de sorte que nous avons voulu savoir dans quel but un mari quittait sa femme la premiere nuit de ses noces. L'excuse etait plausible; car, selon toute probabilite, le duc d'Anjou apprendrait le lendemain que Saint-Luc n'avait point couche a l'hotel Montmorency, et cette nouvelle coinciderait avec ce que venait de dire Schomberg. --M. de Saint-Luc? Vous m'avez pris pour M. de Saint-Luc, messieurs? --Oui, monseigneur, reprirent en choeur les cinq compagnons. --Et depuis quand peut-on se tromper ainsi a nous deux? dit le duc d'Anjou; M. de Saint-Luc a la tete de plus que moi. --C'est vrai, monseigneur, dit Quelus; mais il est juste de la taille de M. d'Aurilly, qui a l'honneur de vous accompagner. --Ensuite, la nuit est fort sombre, monseigneur, repliqua Maugiron. --Puis, voyant un homme mettre une clef dans une serrure, nous l'avons pris pour le principal d'entre vous, murmura d'O. --Enfin, dit Quelus, monseigneur ne peut pas supposer que nous ayons eu a son egard l'ombre d'une mauvaise pensee, pas meme celle de troubler ses plaisirs. Tout en parlant ainsi et tout en ecoutant les reponses plus ou moins logiques que l'etonnement et la crainte permettaient de lui faire, Francois, par une habile manoeuvre strategique, avait quitte le seuil de la porte et suivi pas a pas d'Aurilly, son joueur de luth, compagnon ordinaire de ses courses nocturnes, et se trouvait deja a une distance assez grande de cette porte, pour que, confondue avec les autres, elle ne put pas etre reconnue. --Mes plaisirs! dit-il aigrement, et qui peut vous faire croire que je prenne ici mes plaisirs? --Ah! monseigneur, en tout cas et pour quelque chose que vous soyez venu, repliqua Quelus, pardonnez-nous; nous nous retirons. --C'est bien. Adieu, messieurs. --Monseigneur, ajouta d'Epernon, que notre discretion bien connue de Votre Altesse.... Le duc d'Anjou, qui avait deja fait un pas pour se retirer, s'arreta, et froncant le sourcil: --De la discretion, monsieur de Nogaret! et qui donc vous en demande, je vous prie? --Monseigneur, nous avions cru que Votre Altesse, seule a cette heure et suivie de son confident.... --Vous vous trompiez, voici ce qu'il faut croire et ce que je veux que l'on croie. Les cinq gentilshommes ecouterent dans le plus profond et le plus respectueux silence. --J'allais, reprit d'une voix lente, et comme pour graver chacune de ses paroles dans la memoire de ses auditeurs, le duc d'Anjou, j'allais consulter le juif Manasses, qui sait lire dans le verre et dans le marc du cafe. Il demeure, comme vous savez, rue de la Tournelle. En passant, d'Aurilly vous a apercus et vous a pris pour quelques archers faisant leur ronde. Aussi, ajouta-t-il avec une espece de gaiete effrayante pour ceux qui connaissaient le caractere du prince, en veritables consulteurs de sorciers que nous sommes, rasions-nous les murailles et nous effacions nous dans les portes pour nous derober, s'il etait possible, a vos terribles regards. Tout en parlant ainsi, le prince avait insensiblement regagne la rue Saint-Paul, et se trouvait a portee d'etre entendu des sentinelles de la Bastille, au cas d'une attaque, contre laquelle, sachant la haine sourde et inveteree que lui portait son frere, ne le rassuraient que mediocrement les excuses et les respects des mignons de Henri III. --Et maintenant que vous savez ce qu'il faut en croire, et surtout ce que vous devez dire, adieu, messieurs. Il est inutile de vous prevenir que je desire ne pas etre suivi. Tous s'inclinerent et prirent conge du prince, qui se retourna plusieurs fois pour les accompagner de l'oeil, tout en faisant quelques pas lui-meme du cote oppose. --Monseigneur, dit d'Aurilly, je vous jure que les gens a qui nous venons d'avoir affaire avaient de mauvaises intentions. Il est tantot minuit; nous sommes, comme ils le disaient, dans un quartier perdu; rentrons vite a l'hotel, monseigneur, rentrons. --Non pas, dit le prince l'arretant; profitons de leur depart, au contraire. --C'est que Votre Altesse se trompe, dit d'Aurilly; c'est qu'ils ne sont pas partis le moins du monde; c'est qu'ils ont rejoint, comme monseigneur peut le voir lui-meme, la retraite ou ils etaient caches; les voyez-vous, monseigneur, la-bas dans ce recoin, a l'angle de l'hotel des Tournelles? Francois regarda: d'Aurilly n'avait dit que l'exacte verite. Les cinq gentilshommes avaient en effet repris leur position, et il etait evident qu'ils meditaient un projet interrompu par l'arrivee du prince; peut-etre meme ne se postaient-ils dans cet endroit que pour epier le prince et son compagnon, et s'assurer s'ils allaient effectivement chez le juif Manasses. --Eh bien, monseigneur, demanda d'Aurilly, que decidez-vous? Je ferai ce qu'ordonnera Votre Altesse, mais je ne crois pas qu'il soit prudent de demeurer. --Mordieu! dit le prince, c'est cependant facheux d'abandonner la partie. --Oui, je sais bien, monseigneur, mais la partie peut se remettre. J'ai deja eu l'honneur de dire a Votre Altesse que je m'etais informe: la maison est louee pour un an; nous savons que la dame loge au premier; nous avons des intelligences avec sa femme de chambre, une clef qui ouvre sa porte. Avec tous ces avantages nous pouvons attendre. --Tu es sur que la porte avait cede? --J'en suis sur: a la troisieme clef que j'ai essayee. --A propos, l'as-tu refermee? --La porte? --Oui. --Sans doute, monseigneur. Avec quelque accent de verite que d'Aurilly eut prononce cette affirmation, nous devons dire qu'il etait moins sur d'avoir referme la porte que de l'avoir ouverte. Cependant son aplomb ne laissa pas plus de doute au prince sur la seconde certitude que sur la premiere. --Mais, dit le prince, c'est que je n'eusse pas ete fache de savoir moi-meme.... --Ce qu'ils font la, monseigneur? Je puis vous le dire sans crainte de me tromper; ils sont reunis pour quelque guet-apens. Partons. Votre Altesse a des ennemis; qui sait ce que l'on oserait tenter contre elle? --Eh bien, partons, j'y consens, mais pour revenir. --Pas cette nuit au moins, monseigneur. Que Votre Altesse apprecie mes craintes: je vois partout des embuscades, et certes il m'est bien permis d'avoir de pareilles terreurs, quand j'accompagne le premier prince du sang... l'heritier de la couronne, que tant de gens ont interet a ne pas voir heriter. Ces derniers mots firent une impression telle sur Francois, qu'il se decida aussitot a la retraite; toutefois ce ne fut pas sans maugreer contre la disgrace de cette rencontre et sans se promettre interieurement de rendre aux cinq gentilshommes en temps et lieu le desagrement qu'il venait d'en recevoir. --Soit! dit-il, rentrons a l'hotel; nous y retrouverons Bussy, qui doit etre revenu de ses maudites noces; il aura ramasse quelque bonne querelle et aura tue ou tuera demain matin quelqu'un de ces mignons de couchette, et cela me consolera. --Soit, monseigneur, dit d'Aurilly, esperons en Bussy. Je ne demande pas mieux, moi; et j'ai, comme Votre Altesse, sous ce rapport, la plus grande confiance en lui. Et ils partirent. Ils n'avaient pas tourne l'angle de la rue de Jouy, que nos cinq compagnons virent apparaitre, a la hauteur de la rue Tison, un cavalier enveloppe dans un grand manteau. Le pas sec et dur du cheval resonnait sur la terre presque petrifiee, et, luttant contre cette nuit epaisse, un faible rayon de lune, qui tentait un dernier effort pour percer le ciel nuageux et cette atmosphere lourde de neige, argentait la plume blanche de son toquet. Il tenait en bride et avec precaution la monture qu'il dirigeait, et que la contrainte qu'il lui imposait de marcher au pas faisait ecumer malgre le froid. --Cette fois, dit Quelus, c'est lui. --Impossible! dit Maugiron. --Pourquoi cela? --Parce qu'il est seul, et que nous l'avons quitte avec Livarot, d'Entragues et Ribeirac, et qu'ils ne l'auront pas laisse se hasarder ainsi. --C'est lui, cependant, c'est lui, dit d'Epernon. Tiens! reconnais-tu son hum! sonore, et sa facon insolente de porter la tete? Il est bien seul. --Alors, dit d'O, c'est un piege. --En tout cas, piege ou non, dit Schomberg, c'est lui; et comme c'est lui: _Aux epees! aux epees!_ C'etait en effet Bussy, qui venait insoucieusement par la rue Saint-Antoine, et qui suivait ponctuellement l'itineraire que lui avait trace Quelus; il avait, comme nous l'avons vu, recu l'avis de Saint-Luc, et, malgre le tressaillement fort naturel que ces paroles lui avaient fait eprouver, il avait congedie ses trois amis a la porte de l'hotel Montmorency. C'etait la une de ces bravades comme les aimait le valeureux colonel, lequel disait de lui-meme: Je ne suis qu'un simple gentilhomme, mais je porte en ma poitrine un coeur d'empereur, et, quand je lis dans les vies de Plutarque les exploits des anciens Romains, il n'est pas a mon gre un seul heros de l'antiquite que je ne puisse imiter dans tout ce qu'il a fait. Et puis Bussy avait pense que peut-etre Saint-Luc, qu'il ne comptait pas d'ordinaire au nombre de ses amis, et dont en effet il ne devait l'interet inattendu qu'a la position perplexe dans laquelle, lui, Saint-Luc, se trouvait, ne l'avait ainsi averti que pour l'engager a des precautions qui l'eussent pu rendre ridicule aux yeux de ses adversaires, en admettant qu'il eut des adversaires prets a l'attendre. Or Bussy craignait plus le ridicule que le danger. Il avait, aux yeux de ses ennemis eux-memes, une reputation de courage qui lui faisait, pour la soutenir au niveau ou elle s'etait elevee, entreprendre les plus folles aventures. En homme de Plutarque, il avait donc renvoye ses trois compagnons, vigoureuse escorte qui l'eut fait respecter meme d'un escadron. Et seul, les bras croises dans son manteau, sans autres armes que son epee et son poignard, il se dirigeait vers la maison ou l'attendait, non pas une maitresse, comme on eut pu le croire, mais une lettre que chaque mois lui envoyait, au meme jour, la reine de Navarre, en souvenir de leur bonne amitie, et que le brave gentilhomme, selon la promesse qu'il avait faite a sa belle Marguerite, promesse a laquelle il n'avait pas manque une seule fois, allait prendre, la nuit et lui-meme, pour ne compromettre personne, au logis du messager. Il avait fait impunement le trajet de la rue des Grands-Augustins a la rue Saint-Antoine, quand, en arrivant a la hauteur de la rue Sainte-Catherine, son oeil actif, percant et exerce, distingua dans les tenebres, le long du mur, ces formes humaines que le duc d'Anjou, moins bien prevenu, n'avait point apercues d'abord. Il y a d'ailleurs pour le coeur vraiment brave, a l'approche du peril qu'il devine, une exaltation qui pousse a sa plus haute perfection l'acuite des sens et de la pensee. Bussy compta les ombres noires sur la muraille grise. --Trois, quatre, cinq, dit-il, sans compter les laquais qui se tiennent sans doute dans un autre coin et qui accourront au premier appel des maitres. On fait cas de moi, a ce qu'il parait. Diable! voila pourtant bien de la besogne pour un seul homme. Allons, allons! ce brave Saint-Luc ne m'a point trompe, et, dut-il me trouer le premier l'estomac dans la bagarre, je lui dirais: Merci de l'avertissement, compagnon. Et, ce disant, il avancait toujours; seulement, son bras droit jouait a l'aise sous son manteau, dont, sans mouvement apparent, sa main gauche avait detache l'agrafe. Ce fut alors que Schomberg cria: _Aux epees!_ et qu'a ce cri repete par ses quatre compagnons les gentilshommes bondirent au-devant de Bussy. --Oui-da, messieurs, dit Bussy de sa voix aigue, mais tranquille, on veut tuer, a ce qu'il parait, ce pauvre Bussy! C'est donc une bete fauve, c'est donc ce fameux sanglier que nous comptions chasser? Eh bien, messieurs, le sanglier va en decoudre quelques uns, c'est moi qui vous le jure, et vous savez que je ne manque pas a ma parole. --Soit! dit Schomberg; mais cela n'empeche pas que tu ne sois un grand malappris, seigneur Bussy d'Amboise, de nous parler ainsi a cheval, quand nous t'ecoutons a pied. Et, en disant ces paroles, le bras du jeune homme, vetu de satin blanc, sortit du manteau, et etincela comme un eclair d'argent aux rayons de la lune, sans que Bussy put deviner a quelle intention, si ce n'est a une intention de menace, correspondante au geste qu'il faisait. Aussi allait-il repondre comme repondait d'ordinaire Bussy, lorsqu'au moment d'enfoncer les eperons dans le ventre de son cheval, il sentit l'animal plier et mollir sous lui. Schomberg, avec une adresse qui lui etait particuliere, et dont il avait deja donne des preuves dans les nombreux combats soutenus par lui, tout jeune qu'il etait, avait lance une espece de coutelas dont la large lame etait plus lourde que le manche et l'arme, en taillant le jarret du cheval, etait restee dans la plaie comme un couperet dans une branche de chene. L'animal poussa un hennissement sourd et tomba en frissonnant sur ses genoux. Bussy, toujours prepare a tout, se trouva les deux pieds a terre et l'epee a la main. --Ah! malheureux! dit-il, c'est mon cheval favori, vous me le payerez! Et, comme Schomberg s'approchait, emporte par son courage, et calculant mal la portee de l'epee que Bussy tenait serree au corps, comme on calcule mal la portee de la dent du serpent roule en spirale, cette epee et ce bras se detendirent et lui creverent la cuisse. Schomberg poussa un cri. --Eh bien, dit Bussy, suis-je de parole? Un de decousu deja. C'etait le poignet de Bussy, et non le jarret de son cheval, qu'il fallait couper, maladroit! Et, en un clin d'oeil, tandis que Schomberg comprimait sa cuisse avec son mouchoir, Bussy eut presente la pointe de sa longue epee au visage, a la poitrine des quatre autres assaillants, dedaignant de crier, car appeler au secours, c'est-a-dire reconnaitre qu'il avait besoin d'aide, etait indigne de Bussy; seulement, roulant son manteau autour de son bras gauche, et s'en faisant un bouclier, il rompit, non pas pour fuir, mais pour gagner une muraille contre laquelle il put s'adosser afin de n'etre point pris par derriere, portant dix coups a la minute, et sentant parfois cette molle resistance de la chair qui indique que les coups ont porte. Une fois il glissa et regarda machinalement la terre. Cet instant suffit a Quelus, qui lui porta un coup dans le cote. --Touche! cria Quelus. --Oui, dans le pourpoint, repondit Bussy, qui ne voulait pas meme avouer sa blessure, comme touchent les gens qui ont peur. Et, bondissant sur Quelus, il lia si vigoureusement son epee, que l'arme sauta a dix pas du jeune homme. Mais il ne put poursuivre sa victoire, car au meme instant d'O, d'Epernon et Maugiron l'attaquerent avec une nouvelle furie. Schomberg avait bande sa blessure, Quelus avait ramasse son epee; il comprit qu'il allait etre cerne, qu'il n'avait plus qu'une minute pour gagner la muraille, et que, s'il ne profitait pas de cette minute, il allait etre perdu. Bussy fit en arriere un bond qui mit trois pas entre lui et les assaillants; mais quatre epees le rattraperent bien vite, et cependant c'etait encore trop tard, car Bussy venait, grace a un autre bond, de s'adosser au mur. La il s'arreta, fort comme Achille ou comme Roland, et souriant a cette tempete de coups qui s'abimaient sur sa tete et cliquetaient autour de lui. Tout a coup il sentit la sueur a son front et un nuage passa sur ses yeux. Il avait oublie sa blessure, et les symptomes d'evanouissement qu'il venait d'eprouver la lui rappelaient. --Ah! tu faiblis! s'ecria Quelus redoublant ses coups. --Tiens! dit Bussy, juges-en. Et du pommeau de son epee il le frappa a la tempe. Quelus roula sous ce coup de poing de fer. Puis, exalte, furieux comme le sanglier qui, apres avoir tenu tete aux chiens, fond sur eux, il poussa un cri terrible, et s'elanca en avant. D'O et d'Epernon reculerent; Maugiron avait releve Quelus, et le tenait embrasse; Bussy brisa du pied l'epee de ce dernier, taillada d'un coup d'estoc l'avant-bras de d'Epernon. Un instant Bussy fut vainqueur; mais Quelus revint a lui, mais Schomberg, tout blesse qu'il etait, rentra en lice, mais quatre epees flamboyerent de nouveau. Bussy se sentit perdu une seconde fois. Il rassembla toutes ses forces pour operer sa retraite, et recula pas a pas pour regagner son mur. Deja la sueur glacee de son front, le tintement sourd de ses oreilles, une taie douloureuse et sanglante etendue sur ses yeux, lui annoncaient l'epuisement de ses forces. L'epee ne suivait plus le chemin que lui tracait la pensee obscurcie. Bussy chercha le mur avec sa main gauche, le toucha, et le froid du mur lui fit du bien; mais, a son grand etonnement, le mur ceda. C'etait une porte entrebaillee. Alors Bussy reprit espoir, et reconquit toutes ses forces pour ce moment supreme. Pendant une seconde, ses coups furent rapides, et si violents, que toutes les epees s'ecarterent ou se baisserent devant lui. Alors il se laissa glisser de l'autre cote de cette porte, et, se retournant, il la poussa d'un violent coup d'epaule. Le pene claqua dans la gache. C'etait fini, Bussy etait hors de danger, Bussy etait vainqueur, puisqu'il etait sauve. Alors, d'un oeil egare par la joie, il vit a travers le guichet a l'etroit grillage les figures pales de ses ennemis. Il entendit les coups d'epee furieux entamer le bois de la porte, puis des cris de rage, des appels insenses. Enfin, tout a coup il lui sembla que la terre manquait sous ses pieds, que la muraille vacillait. Il fit trois pas en avant et se trouva dans une cour, tourna sur lui-meme et alla rouler sur les marches d'un escalier. Puis il ne sentit plus rien, et il lui sembla qu'il descendait dans le silence et l'obscurite du tombeau. CHAPITRE III COMMENT IL EST DIFFICILE PARFOIS DE DISTINGUER LE REVE DE LA REALITE. Bussy avait eu le temps, avant de tomber, de passer son mouchoir sous sa chemise, et de boucler le ceinturon de son epee par-dessus, ce qui avait fait une espece de bandage a la plaie vive et brulante d'ou le sang s'echappait comme un jet de flamme; mais, lorsqu'il en arriva la, il avait deja perdu assez de sang pour que cette perte amenat l'evanouissement auquel nous avons vu qu'il avait succombe. Cependant, soit que, dans ce cerveau surexcite par la colere et la souffrance, la vie persistat sous les apparences de l'evanouissement, soit que cet evanouissement cessat pour faire place a une fievre qui fit place a un second evanouissement, voici ce que Bussy vit ou crut voir, dans cette heure de reve ou de realite, pendant cet instant de crepuscule place entre l'ombre de deux nuits. Il se trouvait dans une chambre avec des meubles de bois sculpte, avec une tapisserie a personnages et un plafond peint. Ces personnages, dans toutes les attitudes possibles, tenant des fleurs, portant des piques, semblaient sortir des murailles contre lesquelles ils s'agitaient pour monter au plafond par des chemins mysterieux. Entre les deux fenetres, un portrait de femme etait place, eclatant de lumiere; seulement il semblait a Bussy que le cadre de ce portrait n'etait autre chose que le chambranle d'une porte. Bussy, immobile, fixe sur son lit comme par un pouvoir superieur, prive de tous ses mouvements, ayant perdu toutes ses facultes, excepte celle de voir, regardait tous ces personnages d'un oeil terne, admirant les fades sourires de ceux qui portaient des fleurs, et les grotesques coleres de ceux qui portaient des epees. Avait-il deja vu ces personnages ou les voyait-il pour la premiere fois? C'est ce qu'il ne pouvait preciser, tant sa tete etait alourdie. Tout a coup la femme du portrait sembla se detacher du cadre, et une adorable creature, vetue d'une longue robe de laine blanche, comme celle que portent les anges, avec des cheveux blonds tombant sur ses epaules, avec des yeux noirs comme du jais, avec de longs cils veloutes, avec une peau sous laquelle il semblait qu'on put voir circuler le sang qui la teintait de rose, s'avanca vers lui. Cette femme etait si prodigieusement belle, ses bras etendus etaient si attrayants, que Bussy fit un violent effort pour aller se jeter a ses pieds. Mais il semblait retenu a son lit par des liens pareils a ceux qui retiennent le cadavre au tombeau, tandis que, dedaigneuse de la terre, l'ame immaterielle monte au ciel. Cela le forca de regarder le lit sur lequel il etait couche, et il lui sembla que c'etait un de ces lits magnifiques, sculptes sous Francois 1er, auquel pendaient des courtines de damas blanc, broche d'or. A la vue de cette femme, les personnages de la muraille et du plafond cesserent d'occuper Bussy. La femme du portrait etait tout pour lui, et il cherchait a voir quel vide elle laissait dans le cadre. Mais un nuage que ses yeux ne pouvaient percer flottait devant ce cadre, et il lui en derobait la vue; alors il reporta ses yeux sur le personnage mysterieux, et, concentrant sur la merveilleuse apparition tous ses regards, il se mit a lui adresser un compliment en vers comme il les faisait, c'est-a-dire couramment. Mais soudain la femme disparut: un corps opaque s'interposait entre elle et Bussy; ce corps marchait lourdement et allongeait les mains comme fait le patient au jeu de Colin-Maillard. Bussy sentit la colere lui monter a la tete, et il entra dans une telle rage contre l'importun visiteur, que, s'il eut eu la liberte de ses mouvements, il se fut certes jete sur lui; il est meme juste de dire qu'il l'essaya, mais la chose lui fut impossible. Comme il s'efforcait vainement de se detacher du lit auquel il semblait enchaine, le nouveau venu parla. --Eh bien, demanda-t-il, suis-je enfin arrive? --Oui, maitre, dit une voix si douce que toutes les fibres du coeur de Bussy en tressaillirent, et vous pouvez maintenant oter votre bandeau. Bussy fit un effort pour voir si la femme a la douce voix etait bien la meme que celle du portrait; mais la tentative fut inutile. Il n'apercut devant lui qu'une jeune et gracieuse figure d'homme qui venait, selon l'invitation qui lui en avait ete faite, d'oter son bandeau, et qui promenait tout autour de la chambre des regards effares. --Au diable l'homme! pensa Bussy. Et il essaya de formuler sa pensee par la parole ou par le geste, mais l'un lui fut aussi impossible que l'autre. --Ah! je comprends maintenant, dit le jeune homme en s'approchant du lit, vous etes blesse, n'est-ce pas, mon cher monsieur? Voyons, nous allons essayer de vous raccommoder. Bussy voulut repondre; mais il comprit que cela etait chose impossible. Ses yeux nageaient dans une vapeur glacee, et les extremes bourrelets de ses doigts le piquaient comme s'ils eussent ete traverses par cent mille epingles. --Est-ce que le coup est mortel? demanda avec un serrement de coeur et un accent de douloureux interet qui fit venir les larmes aux yeux de Bussy la voix douce qui avait deja parle, et que le blesse reconnut pour etre celle de la dame du portrait. --Dame! je n'en sais rien encore; mais je vais vous le dire, repliqua le jeune homme; en attendant il est evanoui. Ce fut la tout ce que put comprendre Bussy; il lui sembla entendre comme le froissement d'une robe qui s'eloignait. Puis il crut sentir quelque chose comme un fer rouge qui traversait son flanc, et ce qui restait d'eveille en lui acheva de s'evanouir. Plus tard il fut impossible a Bussy de fixer la duree de cet evanouissement. Seulement, lorsqu'il sortit de ce sommeil, un vent froid courait sur son visage; des voix rauques et discordantes ecorchaient son oreille, il ouvrit les yeux pour voir si c'etaient les personnages de la tapisserie qui se querellaient avec ceux du plafond, et, dans l'esperance que le portrait serait toujours la, il tourna la tete de tous cotes. Mais de tapisserie, point; de plafond, pas davantage. Quant au portrait, il avait completement disparu. Bussy n'avait a sa droite qu'un homme vetu de gris avec un tablier blanc retrousse a la ceinture et tache de sang; a sa gauche, qu'un moine genovefain, qui lui soulevait la tete, et devant lui, qu'une vieille femme marmottant des prieres. L'oeil errant de Bussy s'attacha bientot a une masse de pierres qui se dressait devant lui, et monta jusqu'a la plus grande hauteur de ces pierres pour la mesurer; il reconnut alors le Temple, ce donjon flanque de murs et de tours; au-dessus du Temple le ciel blanc et froid, legerement dore par le soleil levant. Bussy etait purement et simplement dans la rue, ou plutot sur le rebord d'un fosse, et ce fosse etait celui du Temple. --Ah! merci, mes braves gens, dit-il, pour la peine que vous avez prise de m'apporter ici. J'avais besoin d'air, mais on aurait pu m'en donner en ouvrant les fenetres, et j'eusse ete mieux sur mon lit de damas blanc et or que sur cette terre nue. N'importe, il y a dans ma poche, a moins que vous ne vous soyez deja payes vous-memes, ce qui serait prudent, quelque vingt ecus d'or; prenez, mes amis, prenez. --Mais, mon gentilhomme, dit le boucher, nous n'avons pas eu la peine de vous apporter, et vous etiez la, bien veritablement la. Nous vous y avons trouve, en passant au point du jour. --Ah! diable! dit Bussy; et le jeune medecin y etait-il? Les assistants se regarderent. --C'est un reste de delire, dit le moine en secouant la tete. Puis, revenant a Bussy: --Mon fils, lui dit-il, je crois que vous feriez bien de vous confesser. Bussy regarda le moine d'un air effare. --Il n'y avait pas de medecin, pauvre cher jeune homme, dit la vieille. Vous etiez la, seul, abandonne, froid comme un mort. Voyez, il y a un peu de neige, et votre place est dessinee en noir sur la neige. Bussy jeta un regard sur son cote endolori, se rappela avoir recu un coup d'epee, glissa la main sous son pourpoint et sentit son mouchoir a la meme place, fixe sur la plaie par le ceinturon de son epee. --C'est singulier, dit-il. Deja, profitant de la permission qu'il leur avait donnee, les assistants se partageaient sa bourse avec force exclamations pitoyables a son endroit. --La, dit-il quand le partage fut acheve, c'est fort bien, mes amis. Maintenant, conduisez-moi a mon hotel. --Ah! certainement, certainement, pauvre cher jeune homme, dit la vieille; le boucher est fort, et puis il a son cheval, sur lequel vous pouvez monter. --Est-ce vrai? dit Bussy. --C'est la verite du bon Dieu! dit le boucher, et moi et mon cheval sommes a votre service, mon gentilhomme. --C'est egal, mon fils, dit le moine, tandis que le boucher va chercher son cheval, vous feriez bien de vous confesser. --Comment vous appelez-vous? demanda Bussy. --Je m'appelle frere Gorenflot, repondit le moine. --Eh bien, frere Gorenflot, dit Bussy en s'accommodant sur son derriere, j'espere que le moment n'est pas encore venu. Aussi, mon pere, au plus presse. J'ai froid, et je voudrais etre a mon hotel pour me rechauffer. --Et comment s'appelle votre hotel? --Hotel de Bussy. --Comment! s'ecrierent les assistants, hotel de Bussy! --Oui, qu'y a-t-il d'etonnant a cela? --Vous etes donc des gens de M. de Bussy. --Je suis M. de Bussy lui-meme. --Bussy! s'ecria la foule, le seigneur de Bussy, le brave Bussy, le fleau des mignons... Vive Bussy! Et le jeune homme, enleve sur les epaules de ses auditeurs, fut reporte en triomphe en son hotel, tandis que le moine s'en allait comptant sa part des vingt ecus d'or, secouant la tete et murmurant: --Si c'est ce sacripant de Bussy, cela ne m'etonne plus qu'il n'ait pas voulu se confesser. Une fois rentre dans son hotel, Bussy fit appeler son chirurgien ordinaire, lequel trouva la blessure sans consequence. --Dites-moi, lui dit Bussy, cette blessure n'a-t-elle pas ete pansee? --Ma foi! dit le docteur, je ne l'affirmerais pas, quoique, apres tout, elle paraisse bien fraiche. --Et, demanda Bussy, est-elle assez grave m'avoir donne le delire? --Certainement. --Diable! fit Bussy; cependant cette tapisserie avec ses personnages portant des fleurs et des piques, ce plafond a fresques, ce lit sculpte et tendu de damas blanc et or, ce portrait entre les deux fenetres, cette adorable femme blonde aux yeux noirs, ce medecin qui jouait a Colin-Maillard, et a qui j'ai failli crier casse-cou, ce serait donc du delire? et il n'y aurait de vrai que mon combat avec les mignons? Ou me suis-je donc battu, deja? Ah! oui, c'est cela. C'etait pres de la Bastille, vers la rue Saint-Paul. Je me suis adosse a un mur; ce mur, c'etait une porte, et cette porte a cede heureusement. Je l'ai refermee a grand'peine, je me suis trouve dans une allee. La, je ne me rappelle plus rien jusqu'au moment ou je me suis evanoui. Ou bien ai-je reve, maintenant? voici la question. Ah! et mon cheval, a propos? On doit avoir retrouve mon cheval mort sur la place. Docteur, appelez, je vous prie, quelqu'un. Le docteur appela un valet. Bussy s'informa et il apprit que l'animal, saignant, mutile, s'etait traine jusqu'a la porte de l'hotel, et qu'on l'avait trouve la, hennissant, a la pointe du jour. Aussitot l'alarme s'etait repandue dans l'hotel; tous les gens de Bussy, qui adoraient leur maitre, s'etaient mis a sa recherche, et la plupart d'entre eux n'etaient pas encore rentres. --Il n'y a donc que le portrait, dit Bussy, qui demeure pour moi a l'etat de reve, et c'en etait un en effet. Quelle probabilite y a-t-il qu'un portrait se detache de son cadre pour venir converser avec un medecin qui a les yeux bandes? C'est moi qui suis un fou. Et cependant, quand je me le rappelle, ce portrait etait bien charmant. Il avait.... Bussy se mit a detailler le portrait, et, a mesure qu'il en repassait tout les details dans sa memoire, un frisson voluptueux, ce frisson de l'amour qui rechauffe et chatouille le coeur, passait comme un velours sur sa poitrine brulante. --Et j'aurais reve tout cela! s'ecria Bussy, tandis que le docteur posait l'appareil sur sa blessure. Mordieu! c'est impossible, on ne fait pas de pareils reves.--Recapitulons. Et Bussy se mit a repeter pour la centieme fois: --J'etais au bal; Saint-Luc m'a prevenu qu'on devait m'attendre du cote de la Bastille. J'etais avec Antraguet, Ribeirac et Livarot. Je les ai renvoyes. J'ai pris ma route par le quai, le Grand-Chatelet, etc., etc. A l'hotel des Tournelles, j'ai commence d'apercevoir les gens qui m'attendaient. Ils se sont rues sur moi, m'ont estropie mon cheval. Nous nous sommes rudement battus. Je suis entre dans une allee; je me suis trouve mal, et puis... ah! voila! c'est cet _et puis_ qui me tue; il y a une fievre, un delire, un reve, apres cet _et puis_. Et puis, ajouta-t-il avec un soupir, je me suis retrouve sur le talus des fosses du Temple, ou un moine genovefain a voulu me confesser.--C'est egal, j'en aurai le coeur net, reprit Bussy apres un silence d'un instant, qu'il employa encore a rappeler ses souvenirs. Docteur, me faudra-t-il donc garder encore la chambre quinze jours pour cette egratignure, comme j'ai fait pour la derniere? --C'est selon. Voyons, est-ce que vous ne pouvez pas marcher? demanda le chirurgien. --Moi, au contraire, dit Bussy. Il me semble que j'ai du vif-argent dans les jambes. --Faites quelques pas. Bussy sauta a bas de son lit, et donna la preuve de ce qu'il avait avance en faisant assez allegrement le tour de sa chambre. --Cela ira, dit le medecin, pourvu que vous ne montiez pas a cheval et que vous ne fassiez pas dix lieues pour le premier jour. --A la bonne heure! s'ecria Bussy, voila un medecin! cependant j'en ai vu un autre cette nuit. Ah! oui, bien vu, j'ai sa figure gravee la, et, si je le rencontre jamais, je le reconnaitrai, j'en reponds. --Mon cher seigneur, dit le medecin, je ne vous conseille pas de le chercher; on a toujours un peu de fievre apres les coups d'epee; vous devriez cependant savoir cela, vous qui etes a votre douzieme. --Oh! mon Dieu! s'ecria tout a coup Bussy, frappe d'une idee nouvelle, car il ne songeait qu'au mystere de sa nuit, est-ce que mon reve aurait commence au dela de la porte, au lieu de commencer en deca? Est-ce qu'il n'y aurait pas eu plus d'allee et d'escalier qu'il n'y avait de lit de damas blanc et or, et de portrait? Est-ce que ces brigands-la, me croyant tue, m'auraient porte tout bellement jusqu'aux fosses du Temple, afin de depister quelque spectateur de la scene? Alors, c'est pour le coup que j'aurais bien certainement reve le reste. Dieu saint! si c'est vrai, s'ils m'ont procure le reve qui m'agite, qui me devore, qui me tue, je fais serment de les eventrer tous jusqu'au dernier! --Mon cher seigneur, dit le medecin, si vous voulez vous guerir promptement, il ne faut pas vous agiter ainsi. --Excepte cependant ce bon Saint-Luc, continua Bussy sans ecouter ce que lui disait le docteur. Celui-la, c'est autre chose; il s'est conduit en ami pour moi. Aussi je veux qu'il ait ma premiere visite. --Seulement, pas avant ce soir, a cinq heures, dit le medecin. --Soit, dit Bussy; mais, je vous assure, ce n'est pas de sortir et de voir du monde qui peut me rendre malade, mais de me tenir en repos et de demeurer seul. --Au fait, c'est possible, dit le docteur, vous etes en toutes choses un singulier malade, agissez a votre guise, monseigneur; je ne vous recommande plus qu'une chose: c'est de ne pas vous faire donner un autre coup d'epee avant que celui-la soit gueri. Bussy promit au medecin de faire ce qu'il pourrait pour cela, et, s'etant fait habiller, il appela sa litiere et se fit porter a l'hotel Montmorency. CHAPITRE IV COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, AVAIT PASSE SA NUIT DE NOCES. C'etait un beau cavalier et un parfait gentilhomme que Louis de Clermont, plus connu sous le nom de Bussy d'Amboise, que Brantome, son cousin, a mis au rang des grands capitaines du seizieme siecle. Nul homme, depuis longtemps, n'avait fait de plus glorieuses conquetes. Les rois et les princes avaient brigue son amitie. Les reines et les princesses lui avaient envoye leurs plus doux sourires. Bussy avait succede a la Mole dans les affections de Marguerite de Navarre; et la bonne reine, au coeur tendre, qui, apres la mort du favori dont nous avons ecrit l'histoire, avait sans doute besoin de consolation, avait fait, pour le beau et brave Bussy d'Amboise, tant de folies, que Henri, son mari, s'en etait emu, lui qui ne s'emouvait guere de ces sortes de choses, et que le duc Francois ne lui eut jamais pardonne l'amour de sa soeur, si cet amour n'eut acquis Bussy a ses interets. Cette fois encore, le duc sacrifiait son amour a cette ambition sourde et irresolue qui, durant tout le cours de son existence, devait lui valoir tant de douleurs et rapporter si peu de fruits. Mais, au milieu de tous les succes de guerre, d'ambition et de galanterie, Bussy etait demeure ce que peut etre une ame inaccessible a toute faiblesse humaine, et celui-la qui n'avait jamais connu la peur n'avait jamais non plus, jusqu'a l'epoque ou nous sommes arrives du moins, connu l'amour. Ce coeur d'empereur qui battait dans sa poitrine de gentilhomme, comme il disait lui-meme, etait vierge et pur, pareil au diamant que la main du lapidaire n'a pas encore touche et qui sort de la mine ou il a muri sous le regard du soleil. Aussi n'y avait-il point dans ce coeur place pour les details de pensee qui eussent fait de Bussy un empereur veritable. Il se croyait digne d'une couronne et valait mieux que la couronne qui lui servait de point de comparaison. Henri III lui avait fait offrir son amitie, et Bussy l'avait refusee, disant que les amis des rois sont leurs valets, et quelquefois pis encore; que par consequent semblable condition ne lui convenait pas. Henri III avait devore en silence cet affront, aggrave par le choix qu'avait fait Bussy du duc Francois pour son maitre. Il est vrai que le duc Francois etait le maitre de Bussy comme le bestiaire est le maitre du lion. Il le sert et le nourrit, de peur que le lion ne le mange. Tel etait ce Bussy que Francois poussait a soutenir ses querelles particulieres. Bussy le voyait bien, mais le role lui convenait. Il s'etait fait une theorie a la maniere de la devise des Rohan, qui disaient: "Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis." Bussy se disait:--Je ne puis etre roi de France, mais M. le duc d'Anjou peut et veut l'etre, je serai roi de M. le duc d'Anjou. Et, de fait, il l'etait. Quand les gens de Saint-Luc virent entrer au logis ce Bussy redoutable, ils coururent prevenir M. de Brissac. --M. de Saint-Luc est-il au logis? demanda Bussy, passant la tete aux rideaux de la portiere. --Non, monsieur, fit le concierge. --Ou le trouverai-je? --Je ne sais, monsieur, repondit le digne serviteur. On est meme fort inquiet a l'hotel. M. de Saint-Luc n'est pas rentre depuis hier. --Bah! fit Bussy tout emerveille. --C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. --Mais madame de Saint-Luc? --Oh! madame de Saint-Luc, c'est autre chose. --Elle est a l'hotel? --Oui. --Prevenez donc madame de Saint-Luc que je serais charme si j'obtenais d'elle la permission de lui presenter mes respects. Cinq minutes apres, le messager revint dire que madame de Saint-Luc recevrait avec grand plaisir M. de Bussy. Bussy descendit de ses coussins de velours et monta le grand escalier; Jeanne de Cosse etait venue au-devant du jeune homme jusqu'au milieu de la salle d'honneur. Elle etait fort pale, et ses cheveux, noirs comme l'aile du corbeau, donnaient a cette paleur le ton de l'ivoire jauni; ses yeux etaient rouges d'une douloureuse insomnie, et l'on eut suivi sur sa joue le sillon argente d'une larme recente. Bussy, que cette paleur avait d'abord fait sourire et qui preparait un compliment de circonstance a ces yeux battus, s'arreta dans son improvisation a ces symptomes de veritable douleur. --Soyez le bienvenu, monsieur de Bussy, dit la jeune femme, malgre toute la crainte que votre presence me fait eprouver. --Que voulez-vous dire, madame? demanda Bussy, et comment ma personne peut-elle vous annoncer un malheur? --Ah! il y a eu rencontre cette nuit, entre vous et M. de Saint-Luc, cette nuit, n'est-ce pas? avouez-le. --Entre moi et M. de Saint-Luc? repeta Bussy etonne. --Oui, il m'a eloignee pour vous parler. Vous etes au duc d'Anjou, il est au roi. Vous avez eu querelle. Ne me cachez rien, monsieur de Bussy, je vous en supplie. Vous devez comprendre mon inquietude. Il est parti avec le roi, c'est vrai; mais on se retrouve, on se rejoint. Confessez-moi la verite. Qu'est-il arrive a M. de Saint-Luc? --Madame, dit Bussy, voila, en verite, qui est merveilleux. Je m'attendais a ce que vous me demandassiez des nouvelles de ma blessure, et c'est moi que l'on interroge. --M. de Saint-Luc vous a blesse, il s'est battu! s'ecria Jeanne. Ah! vous voyez bien.... --Mai non, madame, il ne s'est pas battu le moins du monde, avec moi du moins, ce cher Saint-Luc, et, Dieu merci! ce n'est point de sa main que je suis blesse. Il y a meme plus, c'est qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour que je ne le fusse pas. Mais, d'ailleurs, lui-meme a du vous dire que nous etions maintenant comme Damon et Pythias! --Lui! comment me l'aurait-il dit, puisque je ne l'ai pas revu? --Vous ne l'avez pas revu? Ce que me disait votre concierge etait donc vrai? --Que vous disait-il? --Que M. de Saint-Luc n'etait pas rentre depuis hier onze heures. Depuis hier onze heures, vous n'avez pas revu votre mari? --Helas! non. --Mais ou peut-il etre? --Je vous le demande. --Oh! pardieu, contez-moi donc cela, madame, dit Bussy, qui se doutait de ce qui etait arrive, c'est fort drole. La pauvre femme regarda Bussy avec le plus grand etonnement. --Non! c'est fort triste, voulais-je dire, reprit Bussy. J'ai perdu beaucoup de sang, de sorte que je ne jouis pas de toutes mes facultes. Dites-moi cette lamentable histoire, madame, dites. Et Jeanne raconta tout ce qu'elle savait, c'est a-dire l'ordre donne par Henri III a Saint-Luc de l'accompagner, la fermeture des portes du Louvre, et la reponse des gardes, a laquelle, en effet, aucun retour n'avait succede. --Ah! fort bien, dit Bussy, je comprends. --Comment! Vous comprenez? demanda Jeanne. --Oui: Sa Majeste a emmene Saint-Luc au Louvre, et, une fois entre, Saint-Luc n'a pas pu en sortir. --Et pourquoi Saint-Luc n'a-t-il pas pu en sortir? --Ah! dame! dit Bussy embarrasse, vous me demandez de devoiler les secrets d'Etat. --Mais enfin, dit la jeune femme, j'y suis allee, au Louvre, mon pere aussi. --Eh bien? --Eh bien, les gardes nous ont repondu qu'ils ne savaient ce que nous voulions dire, et que M. de Saint-Luc devait etre rentre au logis. --Raison de plus pour que M. de Saint-Luc soit au Louvre, dit Bussy. --Vous croyez? --J'en suis sur, et si vous voulez vous en assurer de votre cote.... --Comment? --Par vous-meme. --Le puis-je donc? --Certainement. --Mais j'aurais beau me presenter au palais, on me renverra comme on a deja fait, avec les memes paroles qu'on m'a deja dites. Car, s'il y etait, qui empecherait que je ne le visse? --Voulez-vous entrer au Louvre? vous dis-je. --Pourquoi faire? --Pour voir Saint-Luc. --Mais enfin s'il n'y est pas? --Et mordieu! je vous dis qu'il y est, moi. --C'est etrange. --Non, c'est royal. --Mais vous pouvez donc y entrer, au Louvre, vous? --Certainement. Moi je ne suis pas la femme de Saint-Luc. --Vous me confondez. --Venez toujours. --Comment l'entendez-vous? Vous pretendez que la femme de Saint-Luc ne peut entrer au Louvre, et vous voulez m'y mener avec vous! --Pas du tout, madame; ce n'est pas la femme de Saint-Luc que je veux mener la ... Une femme! fi donc! --Alors, vous me raillez... et, voyant ma tristesse, c'est bien cruel a vous! --Eh! non, chere dame, ecoutez: vous avez vingt ans, vous etes grande, vous avez l'oeil noir, vous avez la taille cambree, vous ressemblez a mon plus jeune page... comprenez-vous... ce joli garcon a qui le drap d'or allait si bien hier soir? --Ah! quelle folie! monsieur de Bussy, s'ecria Jeanne en rougissant. --Ecoutez. Je n'ai pas d'autre moyen que celui que je vous propose. C'est a prendre ou a laisser. Voulez-vous voir votre Saint-Luc, dites? --Oh! je donnerais tout au monde pour cela. --Eh bien, je vous promets de vous le faire voir sans que vous ayez rien a donner, moi! --Oui... mais.... --Oh! je vous ai dit de quelle facon. --Eh bien, monsieur de Bussy, je ferai ce que vous voudrez; seulement, prevenez ce jeune garcon que j'ai besoin d'un de ses habits, et je lui enverrai une de mes femmes. --Non pas. Je vais faire prendre chez moi un des habits tout neufs que je destine a ces droles pour le premier bal de la reine mere. Celui que je croirai le plus assorti a votre taille, je vous l'enverrai; puis vous me rejoindrez a un endroit convenu; ce soir, rue Saint-Honore, pres de la rue des Prouvelles, par exemple, et de la.... --De la? --Eh bien, de la nous irons au Louvre ensemble. Jeanne se mit a rire et tendit la main a Bussy. --Pardonnez-moi mes soupcons, dit-elle. --De grand coeur. Vous me fournirez une aventure qui va faire rire toute l'Europe. C'est encore moi qui suis votre oblige. Et, prenant conge de la jeune femme, il retourna chez lui faire les preparatifs de la mascarade. Le soir, a l'heure dite, Bussy et madame de Saint-Luc se rencontrerent a la hauteur de la barriere des Sergents. Si la jeune femme n'eut pas porte le costume de son page, Bussy ne l'eut pas reconnue. Elle etait adorable sous son deguisement. Tous deux, apres avoir echange quelques paroles, s'acheminerent vers le Louvre. A l'extremite de la rue des Fosses-Saint-Germain-l'Auxerrois, ils rencontrerent grande compagnie. Cette compagnie tenait toute la rue et leur barrait le passage. Jeanne eut peur. Bussy reconnut, aux flambeaux et aux arquebuses, le duc d'Anjou, reconnaissable, d'ailleurs, a son cheval pie et au manteau de velours blanc qu'il avait l'habitude de porter. --Ah! dit Bussy en se retournant vers Jeanne, vous etiez embarrasse, mon beau page, de savoir comment vous pourriez penetrer dans le Louvre; eh bien, soyez tranquille maintenant, vous allez y faire une triomphale entree. --Eh! monseigneur! cria de tous ses poumons Bussy au duc d'Anjou. L'appel traversa l'espace, et, malgre le pietinement des chevaux et le chuchotement des voix, parvint jusqu'au prince. Le prince se retourna. --Toi, Bussy! s'ecria-t-il tout enchante; je te croyais blesse a mort, et j'allais a ton logis de la Corne-du-Cerf, rue de Grenelle. --Ma foi, monseigneur, dit Bussy sans meme remercier le prince de cette marque d'attention, si je ne suis pas mort, ce n'est la faute de personne, excepte la mienne. En verite, monseigneur, vous me fourrez dans de beaux guet-apens, et vous m'abandonnez dans de joyeuses positions. Hier, a ce bal de Saint-Luc, c'etait un veritable coupe-gorge universel. Il n'y avait que moi d'Angevin, et ils ont, sur mon honneur, failli me tirer tout le sang que j'ai dans le corps. --Par la mort, Bussy, ils le payeront cher, ton sang, et je leur en ferai compter les gouttes. --Oui, vous dites cela, reprit Bussy avec sa liberte ordinaire, et vous aller sourire au premier que vous rencontrerez. Si, en souriant, du moins, vous montriez les dents; mais vous avez les levres trop serrees pour cela. --Eh bien, reprit le prince, accompagne-moi au Louvre, et tu verras. --Que verrai-je, monseigneur? --Tu verras comme je vais parler a mon frere. --Ecoutez, monseigneur, je ne vais pas au Louvre s'il s'agit de recevoir quelque rebuffade. C'est bon pour les princes du sang et pour les mignons, cela. --Sois tranquille, j'ai pris la chose a coeur. --Me promettez-vous que la reparation sera belle? --Je te promets que tu seras content. Tu hesites encore, je crois? --Monseigneur, je vous connais si bien! --Viens, te dis-je. On en parlera. --Voila votre affaire toute trouvee, glissa Bussy a l'oreille de la comtesse. Il va y avoir entre ces bons freres, qui s'execrent, une esclandre effroyable, et vous, pendant ce temps, vous retrouverez votre Saint-Luc. --Eh bien, demanda le duc, te decides-tu, et faut-il que je t'engage ma parole de prince? --Oh! non, dit Bussy, cela me porterait malheur. Allons, vaille que vaille, je vous suis, et, si l'on m'insulte, je saurai bien me venger. Et Bussy alla prendre son rang pres du prince, tandis que le nouveau page, suivant son maitre au plus pres, marchait immediatement derriere lui. --Te venger! non, non, dit le prince, repondant a la menace de Bussy, ce soin ne te regarde pas, mon brave gentilhomme. C'est moi qui me charge de la vengeance. Ecoute, ajouta-t-il a voix basse, je connais les assassins. --Bah! fit Bussy, Votre Altesse a pris tant de soin que de s'en informer? --Je les ai vus. --Comment cela? dit Bussy etonne. --Ou j'avais affaire moi-meme, a la porte Saint-Antoine; ils m'ont rencontre, et ont failli me tuer a ta place. Ah! je ne me doutais pas que ce fut toi qu'ils attendissent, les brigands! sans cela.... --Eh bien, sans cela?.... --Est-ce que tu avais ce nouveau page avec toi? demanda le prince en laissant la menace en suspens. --Non, monseigneur, dit Bussy, j'etais seul, et vous, monseigneur? --Moi, j'etais avec Aurilly, et pourquoi etais-tu seul? --Parce que je veux conserver le nom de brave Bussy qu'ils m'ont donne. --Et ils t'ont blesse? demanda le prince avec sa rapidite a repondre par une feinte aux coups qu'on lui portait. --Ecoutez, dit Bussy, je ne veux pas leur en faire la joie; mais j'ai un joli coup d'epee tout au travers du flanc. --Ah! les scelerats! s'ecria le prince; Aurilly me le disait bien, qu'ils avaient de mauvaises idees. --Comment, dit Bussy, vous avez vu l'embuche! comment, vous etiez avec Aurilly, qui joue presque aussi bien de l'epee que du luth! comment, il a dit a Votre Altesse que ces gens-la avaient de mauvaises pensees, vous etiez deux, et ils n'etaient que cinq, et vous n'avez pas guette pour preter main forte? --Dame! que veux-tu, j'ignorais contre qui cette embuche etait dressee. --Mort diable! comme disait le roi Charles IX en reconnaissant les amis du roi Henri III, vous avez cependant bien du songer qu'ils en voulaient a quelque ami a vous. Or, comme il n'y a guere que moi qui aie le courage d'etre votre ami, il n'etait pas difficile de deviner que c'etait a moi qu'ils en voulaient. --Oui, peut-etre as-tu raison, mon cher Bussy, dit Francois, mais je n'ai pas songe a tout cela. --Enfin! soupira Bussy, comme s'il n'eut trouve que ce mot pour exprimer tout ce qu'il pensait de son maitre. On arriva au Louvre. Le duc d'Anjou fut recu au guichet par le capitaine et les concierges. Il y avait consigne severe; mais, comme on le pense bien, cette consigne n'etait pas pour le premier du royaume apres le roi. Le prince s'engouffra donc sous l'arcade du pont-levis avec toute sa suite. --Monseigneur, dit Bussy en se voyant dans la cour d'honneur, allez faire votre algarade, et rappelez-vous que vous me l'avez promise solennelle; moi je vais dire deux mots a quelqu'un. --Tu me quittes, Bussy? dit avec inquietude le prince, qui avait un peu compte sur la presence de son gentilhomme. --Il le faut; mais que cela n'empeche; soyez tranquille, au fort du tapage je reviendrai. Criez, monseigneur, criez, mordieu! pour que je vous entende, ou, si je ne vous entends pas crier, vous comprenez, je n'arriverai pas. Puis, profitant de l'entree du duc dans la grande salle, il se glissa, suivi de Jeanne, dans les appartements. Bussy connaissait le Louvre comme son propre hotel. Il prit un escalier derobe, deux ou trois corridors solitaires, et arriva a une espece d'antichambre. --Attendez-moi ici, dit-il a Jeanne. --Oh! mon Dieu! vous me laissez seule? dit la jeune femme effrayee. --Il le faut, repondit Bussy; je dois vous eclairer le chemin et vous menager les entrees. CHAPITRE V COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, S'ARRANGEA POUR PASSER LA SECONDE NUIT DE SES NOCES AUTREMENT QU'ELLE N'AVAIT PASSE LA PREMIERE. Bussy alla droit au cabinet des armes qu'affectionnait tant le roi Charles IX, et qui, par une nouvelle distribution, etait devenu la chambre a coucher du roi Henri III, lequel l'avait accommode a son usage. Charles IX, roi chasseur, roi forgeron, roi poete, avait dans cette chambre des cors, des arquebuses, des manuscrits, des livres et des etaux. Henri III y avait deux lits de velours et de satin, des dessins d'une grande licence, des reliques, des scapulaires benis par le pape, des sachets parfumes venant d'Orient et une collection des plus belles epees d'escrime qui se pussent voir. Bussy savait bien que Henri ne serait pas dans cette chambre, puisque son frere lui demandait audience dans la galerie, mais il savait aussi que pres de la chambre du roi etait l'appartement de la nourrice de Charles IX, devenu celui du favori de Henri III. Or, comme Henri III etait un prince tres changeant dans ses amities, cet appartement avait ete successivement occupe par Saint-Megrin, Maugiron, d'O, d'Epernon, Quelus et Schomberg, et, en ce moment, il devait l'etre, selon la pensee de Bussy, par Saint-Luc, pour qui le roi, ainsi qu'on l'a vu, eprouva une si grande recrudescence de tendresse, qu'il avait enleve le jeune homme a sa femme. C'est qu'a Henri III, organisation etrange, prince futile, prince profond, prince craintif, prince brave, c'est qu'a Henri III, toujours ennuye, toujours inquiet, toujours reveur, il fallait une eternelle distraction: le jour, le bruit, les jeux, l'exercice, les momeries, les mascarades, les intrigues; la nuit, la lumiere, les caquetages, la priere ou la debauche. Aussi Henri III est-il a peu pres le seul personnage de ce caractere que nous retrouvions dans notre monde moderne. Henri III, l'hermaphrodite antique, etait destine a voir le jour dans quelque ville d'Orient, au milieu d'un monde de muets, d'esclaves, d'eunuques, d'icoglans, de philosophes et de sophistes, et son regne devait marquer une ere particuliere de molles debauches et de folies inconnues, entre Neron et Heliogabale. Or Bussy, se doutant donc que Saint-Luc habitait l'appartement de la nourrice, alla frapper a l'antichambre commune aux deux appartements. Le capitaine des gardes vint ouvrir. --M. de Bussy! s'ecria l'officier etonne. --Oui, moi meme, mon cher monsieur de Nancey, dit Bussy. Le roi desire parler a M. de Saint-Luc. --Fort bien, repondit le capitaine; qu'on previenne M. de Saint Luc que le roi veut lui parler. A travers la porte restee entr'ouverte Bussy decocha un regard au page. Puis, se retournant vers M. de Nancey: --Mais que fait-il donc, ce pauvre Saint-Luc? demanda Bussy. --Il joue avec Chicot, monsieur, en attendant le roi qui vient de se rendre a la demande d'audience que lui a faite M. le duc d'Anjou. --Voulez-vous permettre que mon page m'attende ici? demanda Bussy au capitaine des gardes. --Bien volontiers, repondit le capitaine. --Entrez, Jean, dit Bussy a la jeune femme; et de la main il lui montra l'embrasure d'une fenetre dans laquelle elle alla se refugier. Elle y etait blottie a peine que Saint-Luc entra. Par discretion, M. de Nancey se retira hors de la portee de la voix. --Que me veut donc encore le roi? dit Saint-Luc la voix aigre et la mine renfrognee. Ah! c'est vous, monsieur de Bussy. --Moi-meme, cher Saint-Luc, et avant tout.... Il baissa la voix. --Avant tout, merci du service que vous m'avez rendu. --Ah! dit Saint-Luc, c'etait tout naturel, et il me repugnait de voir assassiner un brave gentilhomme comme vous. Je vous croyais tue. --Il s'en est fallu de peu; mais peu, dans ce cas-la, c'est enorme. --Comment cela? --Oui, j'en ai ete quitte pour un joli coup d'epee que j'ai rendu avec usure, je crois, a Schomberg et a d'Epernon. Quant a Quelus, il doit remercier les os de son crane. C'est un des plus durs que j'aie encore rencontres. --Ah! racontez-moi donc votre aventure, elle me distraira, dit Saint-Luc en baillant a se demonter la machoire. --Je n'ai pas le temps dans ce moment-ci, mon cher Saint-Luc. D'ailleurs je suis venu pour tout autre chose. Vous vous ennuyez fort, a ce qu'il parait? --Royalement, c'est tout dire. --Eh bien, je viens pour vous distraire. Que diable! un service en vaut un autre. --Vous avez raison, celui que vous me rendez n'est pas moins grand que celui que je vous ai rendu. On meurt d'ennui aussi bien que d'un coup d'epee; c'est plus long, mais c'est plus sur. --Pauvre comte! dit Bussy, vous etes donc prisonnier, comme je m'en doutais? --Tout ce qu'il y a de plus prisonnier. Le roi pretend qu'il n'y a que mon humeur qui le distraye. Le roi est bien bon, car, depuis hier, je lui ai fait plus de grimaces que son singe, et lui ai dit plus de brutalites que son bouffon. --Eh bien, voyons: ne puis-je pas a mon tour, comme je vous l'offrais, vous rendre un service? --Certainement, dit Saint-Luc; vous pouvez aller chez moi, ou plutot chez le marechal de Brissac, pour rassurer ma pauvre petite femme, qui doit etre fort inquiete et qui trouve certainement ma conduite des plus etranges. --Que lui dirai-je? --Eh pardieu! dites-lui ce que vous avez vu; c'est-a-dire que je suis prisonnier, consigne au guichet, que, depuis hier, le roi me parle de l'amitie comme Ciceron qui a ecrit la-dessus, et de la vertu comme Socrate qui l'a pratiquee. --Et que lui repondez-vous? demanda Bussy en riant. --Morbleu! je lui reponds qu'a propos d'amitie, je suis un ingrat, et a propos de vertu, que je suis un pervers; ce qui n'empeche pas qu'il s'obstine et qu'il me repete en soupirant: "Ah! Saint-Luc, l'amitie n'est donc qu'une chimere! Ah! Saint-Luc, la vertu n'est donc qu'un nom!" Seulement, apres l'avoir dit en francais, il le redit en latin et le repete en grec. A cette saillie, le page, auquel Saint-Luc n'avait pas encore fait la moindre attention, poussa un eclat de rire. --Que voulez-vous, cher ami? il croit vous toucher. _Bis repetita placent_, a plus forte raison, _ter_. Mais est-ce la tout ce que je puis faire pour vous? --Ah! mon Dieu, oui; du moins, j'en ai bien peur. --Alors, c'est fait. --Comment cela? --Je me suis doute de tout ce qui est arrive, et j'ai d'avance tout dit a votre femme. --Et qu'a-t-elle repondu? --Elle n'a pas voulu croire d'abord. Mais, ajouta Bussy en jetant un coup d'oeil du cote de l'embrasure de la fenetre, j'espere qu'elle se sera enfin rendue a l'evidence. Demandez-moi donc autre chose, quelque chose de difficile, d'impossible meme; il y aura plaisir a entreprendre cela. --Alors, mon cher Bussy, empruntez pour quelques instants l'hippogriffe au gentil chevalier Astolfe, et amenez-le contre une de mes fenetres; je monterai en croupe derriere vous, et vous me conduirez pres de ma femme. Libre a vous de continuer apres, si bon vous semble, votre voyage vers la lune. --Mon cher, dit Bussy, il y a une chose plus simple, c'est de mener l'hippogriffe a votre femme, et que votre femme vienne vous trouver. --Ici? --Oui, ici. --Au Louvre? --Au Louvre meme. Est-ce que ce ne serait pas plus drole encore, dites? --Oh! mordieu! je crois bien. --Vous ne vous ennuierez plus? --Non, ma foi. --Car vous vous ennuyez, m'avez-vous dit? --Demandez a Chicot. Depuis ce matin, je l'ai pris en horreur et lui ai propose trois coups d'epee. Ce coquin s'est fache que c'etait a crever de rire. Eh bien, je n'ai pas sourcille, moi. Mais je crois que si cela dure, je le tuerai tout de bon pour me distraire, ou que je m'en ferai tuer. --Peste! ne vous y jouez pas; vous savez que Chicot est un rude tireur. Vous vous ennuieriez bien plus encore dans une biere que vous ne vous ennuyez dans votre prison, allez. --Ma foi, je n'en sais rien. --Voyons! dit Bussy riant, voulez-vous que je vous donne mon page? --A moi? --Oui, un garcon merveilleux. --Merci, dit Saint-Luc, je deteste les pages. Le roi, m'a offert de faire venir celui des miens qui m'agreait le plus, et j'ai refuse. Offrez-le au roi qui monte sa maison. Moi, je ferai en sortant d'ici ce qu'on fit a Chenonceaux lors du festin vert, je ne me ferai plus servir que par des femmes, et encore, je ferai moi-meme le programme du costume. --Bah! dit Bussy insistant, essayez toujours. --Bussy, dit Saint-Luc depite, ce n'est pas bien a vous de me railler ainsi. --Laissez moi faire. --Mais non. --Quand je vous dis que je sais ce qu'il vous faut. --Mais non, non, non, cent fois non! --Hola! page, venez ici. --Mordieu! s'ecria Saint-Luc. Le page quitta sa fenetre, et vint tout rougissant. --Oh! oh! murmura Saint-Luc, stupefait de reconnaitre Jeanne sous la livree de Bussy. --Eh bien, demanda Bussy, faut il le renvoyer? --Non, vrai Dieu! non, s'ecria Saint-Luc. Ah! Bussy, Bussy, c'est moi qui vous dois une amitie eternelle! --Vous savez qu'on ne vous entend pas, Saint-Luc, mais qu'on vous regarde. --C'est vrai, dit celui-ci. Et, apres avoir fait deux pas vers sa femme, il en fit trois en arriere. En effet, M. de Nancey, etonne de la pantomime par trop expressive de Saint-Luc, commencait a preter l'oreille, quand un grand bruit, venant de la galerie vitree, le fit sortir de sa preoccupation. --Ah! mon Dieu! s'ecria M. de Nancey, voila le roi qui querelle quelqu'un, ce me semble. --Je le crois, en effet, repliqua Bussy jouant l'inquietude; serait-ce, par hasard, M. le duc d'Anjou, avec lequel je suis venu? Le capitaine des gardes assura son epee a son cote, et partit dans la direction de la galerie ou, en effet, le bruit d'une vive discussion percait voutes et murailles. --Dites que je n'ai pas bien fait les choses? dit Bussy en se retournant vers Saint-Luc. --Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci. --Il y a que M. d'Anjou et le roi se dechirent en ce moment, et que, comme ce doit etre un superbe spectacle, j'y cours pour n'en rien perdre. Vous, profitez de la bagarre, non pas pour fuir, le roi vous rejoindrait toujours, mais pour mettre en lieu de surete ce beau page que je vous donne; est-ce possible? --Oui, pardieu! et d'ailleurs, si cela ne l'etait pas, il faudrait bien que cela le devint, mais heureusement j'ai fait le malade, je garde la chambre. --En ce cas, adieu, Saint-Luc; madame, ne m'oubliez pas dans vos prieres. Et Bussy, tout joyeux d'avoir joue ce mauvais tour a Henri III, sortit de l'antichambre et gagna la galerie ou le roi, rouge de colere, soutenait au duc d'Anjou, pale de rage, que, dans la scene de la nuit precedente, c'etait Bussy qui etait le provocateur. --Je vous affirme, sire, s'ecriait le duc d'Anjou, que d'Epernon, Schomberg, d'O, Maugiron et Quelus l'attendaient a l'hotel des Tournelles. --Qui vous l'a dit? --Je les ai vus moi-meme, sire, de mes deux yeux vus. --Dans l'obscurite, n'est-ce pas? la nuit etait noire comme l'interieur d'un four. --Aussi n'est-ce point au visage que je les ai reconnus. --A quoi donc? aux epaules? --Non, sire, a la voix. --Ils vous ont parle? --Ils ont fait mieux que cela, ils m'ont pris pour Bussy et m'ont charge. --Vous? --Oui, moi. --Et qu'alliez vous faire a la porte Saint-Antoine? --Que vous importe? --Je veux le savoir, moi. Je suis curieux aujourd'hui. --J'allais chez Manasses. --Chez Manasses, un juif! --Vous allez bien chez Ruggieri, un empoisonneur. --Je vais ou je veux, je suis le roi. --Ce n'est pas repondre, c'est assommer. --D'ailleurs, comme je l'ai dit, c'est Bussy qui a ete le provocateur. --Bussy? --Oui. --Ou cela? --Au bal de Saint-Luc. --Bussy a provoque cinq hommes? Allons donc! Bussy est brave, mais Bussy n'est pas fou. --Par la mordieu! je vous dis que j'ai entendu la provocation, moi. D'ailleurs, il en etait bien capable, puisque, malgre tout ce que vous dites, il a blesse Schomberg a la cuisse, d'Epernon au bras, et presque assomme Quelus. --Ah! vraiment, dit le duc, il ne m'avait point parle de cela, je lui en ferai mon compliment. --Moi, dit le roi, je ne complimenterai personne, mais je ferai un exemple de ce batailleur. --Et moi, dit le duc, moi que vos amis attaquent, non-seulement dans la personne de Bussy, mais encore dans la mienne, je saurai si je suis votre frere, et s'il y a en France, excepte Votre Majeste, un seul homme qui ait le droit de me regarder en face sans qu'a defaut du respect la crainte lui fasse baisser les yeux. En ce moment, attire par les clameurs des deux freres, parut Bussy, galamment habille de satin vert tendre avec des noeuds roses. --Sire, dit-il en s'inclinant devant Henri III, daignez agreer mes tres-humbles respects. --Pardieu! le voici, dit Henri. --Votre Majeste, a ce qu'il parait, me fait l'honneur de s'occuper de moi? demanda Bussy. --Oui, repondit le roi, et je suis bien aise de vous voir; quoi qu'on m'ait dit, votre visage respire la sante. --Sire, le sang tire rafraichit le visage, dit Bussy, et je dois avoir le visage tres-frais ce soir. --Eh bien, puisqu'on vous a battu, puisqu'on vous a meurtri, plaignez-vous, seigneur de Bussy, et je vous ferai justice. --Permettez, sire, dit Bussy, on ne m'a ni battu ni meurtri, et je ne me plains pas. Henri demeura stupefait et regarda le duc d'Anjou. --Eh bien, que disiez-vous donc? demanda-t-il. --Je disais que Bussy a recu un coup de dague qui lui traverse le flanc. --Est-ce vrai, Bussy? demanda le roi. --Puisque le frere de Votre Majeste l'assure, dit Bussy, cela doit etre vrai; un premier prince du sang ne saurait mentir. --Et, ayant un coup d'epee dans le flanc, dit Henri, vous ne vous plaignez pas? --Je ne me plaindrais, sire, que si, pour m'empecher de me venger moi-meme, on me coupait la main droite; encore, continua l'intraitable duelliste, je me vengerais, je l'espere bien, de la main gauche. --Insolent! murmura Henri. --Sire, dit le duc d'Anjou, vous avez parle de justice, eh bien, faites justice; nous ne demandons pas mieux. Ordonnez une enquete, nommez des juges, et que l'on sache bien de quel cote venait le guet-apens, et qui avait prepare l'assassinat. Henri rougit. --Non, dit-il, j'aime mieux encore cette fois ignorer ou sont les torts et envelopper tout le monde dans un pardon general. J'aime mieux que ces farouches ennemis fassent la paix, et je suis fache que Schomberg et d'Epernon se trouvent retenus chez eux par leurs blessures. Voyons, monsieur d'Anjou, quel etait le plus enrage de tous mes amis, a votre avis? Dites, cela doit vous etre facile, puisque vous pretendez les avoir vus? --Sire, dit le duc d'Anjou, c'etait Quelus. --Ma foi oui! dit Quelus, je ne m'en cache pas, et Son Altesse a bien vu. --Alors, dit Henri, que M. de Bussy et M. de Quelus fassent la paix au nom de tous. --Oh! oh! dit Quelus, que signifie cela, sire? --Cela signifie que je veux qu'on s'embrasse ici, devant moi, a l'instant meme. Quelus fronca le sourcil. --Eh quoi! signor, dit Bussy en se retournant du cote de Quelus et en imitant le geste italien de Pantalon, ne me ferez-vous point cette favour? La saillie etait si inattendue, et Bussy l'avait faite avec tant de verve, que le roi lui-meme se mit a rire. Alors, s'approchant de Quelus: --Allons, monsou, dit-il; le roi le vout. Et il lui jeta les deux bras au cou. --J'espere que cela ne vous engage a rien, dit tout bas Quelus a Bussy. --Soyez tranquille, repondit Bussy du meme ton. Nous nous retrouverons un jour ou l'autre. Quelus, tout rouge et tout defrise, se recula furieux. Henri fronca le sourcil, et Bussy, toujours pantalonnant, fit une pirouette et sortit de la salle du conseil. CHAPITRE VI COMMENT SE FAISAIT LE PETIT COUCHER DU ROI HENRI III. Apres cette scene commencee en tragedie et terminee en comedie, et dont le bruit, echappe au dehors comme un echo du Louvre, se repandit par la ville, le roi, tout courrouce, reprit le chemin de son appartement, suivi de Chicot, qui demandait a souper. --Je n'ai pas faim, dit le roi en franchissant le seuil de sa porte. --C'est possible, dit Chicot; mais moi j'enrage, et je voudrais mordre quelque chose, ne fut-ce qu'un gigot. Le roi fit comme s'il n'avait pas entendu. Il degrafa son manteau, qu'il posa sur son lit, ota son toquet, maintenu sur sa tete par de longues epingles noires, et le jeta sur son fauteuil; puis, s'avancant vers le couloir qui conduisait a la chambre de Saint-Luc, laquelle n'etait separee de la sienne que par une simple muraille: --Attends-moi ici, bouffon, dit-il, je reviens. --Oh! ne te presse pas, mon fils, dit Chicot, ne te presse pas; je desire meme, continua-t-il en ecoutant le pas de Henri qui s'eloignait, que tu me laisses le temps de te menager une petite surprise. Puis, lorsque le bruit des pas se fut tout a fait eteint: --Hola! dit-il en ouvrant la porte de l'antichambre. Un valet accourut. --Le roi a change d'avis, dit il, il veut un joli souper fin pour lui et Saint-Luc. Surtout il a recommande le vin; allez, laquais. Le valet tourna sur ses talons et courut executer les ordres de Chicot, qu'il ne doutait pas etre les ordres du roi. Quant a Henri, il etait passe, comme nous l'avons dit, dans l'appartement de Saint-Luc, lequel, prevenu de la visite de Sa Majeste, s'etait couche et se faisait lire des prieres par un vieux serviteur, qui, l'ayant suivi au Louvre, avait ete fait prisonnier avec lui. Sur un fauteuil dore, dans un coin, la tete entre ses deux mains, dormait profondement le page qu'avait amene Bussy. Le roi embrassa toutes ces choses d'un coup d'oeil. --Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda-t-il a Saint-Luc avec inquietude. --Votre Majeste, en me retenant ici, ne m'a-t-elle pas autorise a faire venir un page? --Oui, sans doute, repondit Henri III. --Eh bien, j'ai profite de la permission, sire. --Ah! ah! --Sa Majeste se repent-elle de m'avoir accorde cette distraction? demanda Saint-Luc. --Non pas, mon fils, non pas; distrais-toi, au contraire. Eh bien, comment vas-tu? --Sire, dit Saint-Luc, j'ai une grande fievre. --En effet, dit le roi, tu as le visage empourpre, mon enfant; voyons le pouls, tu sais que je suis un peu medecin. Saint-Luc tendit la main avec un mouvement visible de mauvaise humeur. --Oui-da! dit le roi, plein-intermittent, agite. --Oh! sire, dit Saint-Luc, c'est qu'en verite je suis bien malade. --Sois tranquille, dit Henri, je te ferai soigner par mon propre medecin. --Merci! sire. Je deteste Miron. --Je te garderai moi-meme. --Sire, je ne souffrirai pas.... --Je vais faire dresser un lit pour moi dans ta chambre, Saint-Luc. Nous causerons toute la nuit. J'ai mille choses a te raconter. --Ah! s'ecria Saint-Luc desespere, vous vous dites medecin, vous vous dites mon ami, et vous voulez m'empecher de dormir. Morbleu! docteur, vous avez une drole de maniere de traiter vos malades! Morbleu! sire, vous avez une singuliere facon d'aimer vos amis. --Eh quoi! tu veux rester seul, souffrant comme tu es! --Sire, j'ai mon page Jean. --Mais il dort. --C'est comme cela que j'aime les gens qui me veillent; au moins ils ne m'empechent point de dormir moi-meme. --Laisse-moi au moins te veiller avec lui. Je ne te parlerai que si tu te reveilles. --Sire, j'ai le reveil tres-maussade, et il faut etre bien habitue a moi pour me pardonner toutes les sottises que je dis avant d'etre bien eveille. --Au moins, viens assister a mon coucher. --Et je serai libre apres de revenir me mettre au lit? --Parfaitement libre. --Eh bien, soit. Mais je ferai un triste courtisan, je vous en reponds. Je tombe de sommeil. --Tu bailleras tout a ton aise. --Quelle tyrannie! dit Saint-Luc, quand vous avez tous vos autres amis. --Ah! oui, ils sont dans un bel etat, et Bussy me les a bien accommodes. Schomberg a la cuisse crevee; d'Epernon a le poignet taillade comme une manche a l'espagnole; Quelus est encore tout etourdi de son coup de poing d'hier et de son embrassade d'aujourd'hui; reste d'O, qui m'ennuie a mourir, et Maugiron qui me boude. Allons! reveille ce grand belitre de page, et fais-toi passer une robe de chambre. --Sire, si Votre Majeste veut me laisser. --Pourquoi faire? --Le respect.... --Allons donc! --Sire, dans cinq minutes je serai chez Votre Majeste. --Dans cinq minutes, soit! Mais pas plus de cinq minutes, entends-tu; et pendant ces cinq minutes trouve-moi de bons contes, Saint-Luc, que nous tachions de rire un peu. Et la-dessus, le roi, qui avait obtenu la moitie de ce qu'il voulait, sortit a moitie content. La porte ne se fut pas plutot refermee derriere lui, que le page se reveilla en sursaut, et d'un bond fut a la portiere. --Ah! Saint-Luc, dit-il quand le bruit des pas se fut perdu, vous allez encore me quitter. Mon Dieu! quel supplice! je meurs d'effroi ici. Si l'on allait decouvrir! --Ma chere Jeanne, dit Saint-Luc, Gaspard que voila ici, et il lui montrait le vieux serviteur, vous defendra contre toute indiscretion. --Alors, autant vaut que je m'en aille, dit la jeune femme en rougissant. --Si vous l'exigez absolument, Jeanne, dit Saint-Luc d'un ton attriste, je vous ferai reconduire a l'hotel Montmorency, car la consigne n'est que pour moi. Mais si vous etiez aussi bonne que belle, si vous aviez dans le coeur quelques sentiments pour le pauvre Saint-Luc, vous l'attendriez quelques instants. Je vais tant souffrir de la tete, des nerfs et des entrailles, que le roi ne voudra pas d'un si triste compagnon et me renverra coucher. Jeanne baissa les yeux. --Allez donc, dit-elle, j'attendrai; mais je vous dirai comme le roi: Ne soyez pas longtemps. --Jeanne, ma chere Jeanne, vous etes adorable, dit, Saint-Luc, rapportez-vous-en a moi de revenir le plus tot possible pres de vous. D'ailleurs, il me vient une idee, je vais la murir un peu, et, a mon retour, je vous en ferai part. --Une idee qui vous rendra la liberte? --Je l'espere. --Alors, allez. --Gaspard, dit Saint-Luc, empechez bien que personne n'entre ici. Puis, dans un quart d'heure, fermez la porte a clef; apportez-moi cette clef chez le roi. Allez dire a l'hotel qu'on ne soit point inquiet de madame la comtesse, et ne revenez que demain. Gaspard promit en souriant d'executer les ordres que la jeune femme ecoutait en rougissant. Saint-Luc prit la main de sa femme, la baisa tendrement, et courut a la chambre de Henri, qui deja s'impatientait. Jeanne, toute seule et toute fremissante, se blottit dans l'ample rideau qui tombait des tringles du lit, et la, reveuse, inquiete, courroucee, elle chercha de son cote, en jouant avec une sarbacane, un moyen de sortir victorieuse de l'etrange position ou elle se trouvait. Quand Saint-Luc entra chez le roi, il fut saisi du parfum apre et voluptueux qu'exhalait la chambre royale. Les pieds de Henri foulaient, en effet, une jonchee de fleurs dont on avait coupe les tiges, de peur qu'elles n'offensassent la peau delicate de Sa Majeste; roses, jasmins, violettes, giroflees, malgre la rigueur de la saison, formaient un moelleux et odorant tapis au roi Henri III. La chambre, dont le plafond avait ete abaisse et decore de belles peintures sur toile, etait meublee, comme nous l'avons dit, de deux lits, l'un desquels etait si large, que, quoique son chevet fut appuye au mur, il tenait pres du tiers de la chambre. Ce lit etait d'une tapisserie d'or et de soie a personnages mythologiques, representant l'histoire de Cenee ou de Cenis, tantot homme et tantot femme, laquelle metamorphose ne s'operait pas, comme on peut le presumer, sans les plus fantasques efforts de l'imagination du peintre. Le ciel du lit etait de toile d'argent lamee d'or et de figures de soie, et les armes royales richement brodees etaient appliquees a la portion du baldaquin qui, appliquee a la muraille, formait le chevet du lit. Il y avait aux fenetres meme tapisserie qu'aux lits, et les canapes et les fauteuils etaient formes de meme etoffe que celle du lit et des fenetres. Au milieu du plafond, une chaine d'or laissait pendre une lampe de vermeil, dans laquelle brulait une huile qui repandait, en se consumant, un parfum exquis. A la droite du lit, un satyre d'or tenait a la main un candelabre ou brulaient quatre bougies roses parfumees aussi. Ces bougies, grosses comme des cierges, jetaient une lumiere qui, jointe a celle de la lampe, eclairait suffisamment la chambre. Le roi, les pieds nus poses sur les fleurs qui jonchaient le parquet, etait assis sur sa chaise d'ebene incrustee d'or; il avait sur les genoux sept ou huit petits chiens epagneuls tout jeunes, et dont les frais museaux chatouillaient doucement ses mains. Deux serviteurs triaient et frisaient ses cheveux retrousses comme ceux d'une femme, sa moustache a crochet, et sa barbe rare et floconneuse. Un troisieme enduisait le visage du prince d'une couche onctueuse de creme rose d'un gout tout particulier et d'odeurs des plus appetissantes. Henri fermait les yeux et se laissait faire avec la majeste et le serieux d'un dieu indien. --Saint-Luc, disait-il, ou est Saint-Luc? Saint-Luc entra. Chicot le prit par la main et l'amena devant le roi. --Tiens, dit-il a Henri, le voici, ton ami Sai