The Project Gutenberg EBook of Bric-à-brac, by Alexandre Dumas (#31 in our series by Alexandre Dumas) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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BRIC-A-BRAC PAR ALEXANDRE DUMAS TABLE DEUX INFANTICIDES POETES, PEINTRES ET MUSICIENS DESIR ET POSSESSION UNE MERE LE CURE DE BOULOGNE UN FAIT PERSONNEL COMMENT J'AI FAIT JOUER A MARSEILLE LE DRAME DES FORESTIERS HEURES DE PRISON JACQUES FOSSE LE CHATEAU DE PIERREFONDS LE LOTUS BLANC ET LA ROSE MOUSSEUSE DEUX INFANTICIDES On s'est enormement occupe, depuis quelque temps, d'un animal de ma connaissance, pensionnaire du Jardin des Plantes, et qui a conquis sa celebrite a la suite de deux des plus grands crimes que puissent commettre le bipede et le quadrupede, l'homme et le pachyderme,--a la suite de deux infanticides. Vous avez deja compris que je voulais parler de l'hippopotame. Toutes les fois que quelque grand criminel attire sur lui la curiosite publique, a l'instant meme, on se met a la recherche de ses antecedents; on remonte a sa jeunesse, a son enfance; on jette des lueurs sur sa famille, sur le lieu de sa naissance, enfin sur tout ce qui tient a son origine. Eh bien, sur ce point, j'ose dire que je suis le seul en France qui puisse satisfaire convenablement votre curiosite. Si vous avez lu, dans mes _Causeries_, l'article intitule: _les Petits Cadeaux de mon ami Delaporte_ [Footnote: Tome II, p. 41], vous vous rappellerez que j'ai deja raconte comment notre excellent consul a Tunis, dans son desir de completer les echantillons zoologiques du Jardin des Plantes, etait parvenu a se procurer successivement vingt singes, cinq antilopes, trois girafes, deux lions, et, enfin, un petit hippopotame, qui, parvenu a l'age adulte, est devenu le pere de celui dont nous deplorons aujourd'hui la fin prematuree. Mais n'anticipons pas, et reprenons l'histoire ou nous l'avons laissee. Le petit hippopotame offert par Delaporte au Jardin des Plantes avait ete pris, il vous en souvient, sous le ventre meme de sa mere. Aussi fallut-il lui trouver un biberon. Une peau de chevre fit l'affaire; une des pattes de l'animal, coupee au genou et debarrassee de son poil, simula le pis maternel. Le lait de quatre chevres fut verse dans la peau, et le nourrisson eut un biberon. On avait quelque chose comme quatre ou cinq cents lieues a faire avant que d'arriver au Caire. La necessite ou l'on etait de tenir toujours l'hippopotame dans l'eau douce forcait les pecheurs a suivre le cours du fleuve; c'etait, d'ailleurs, le procede le plus facile. Un firman du pacha autorisait les pecheurs a mettre sur leur route en requisition autant de chevres et de vaches que besoin serait. Pendant les premiers jours, il fallut au jeune hippopotame le lait de dix chevres ou de quatre vaches. Au fur et a mesure qu'il grandissait, le nombre de ses nourrices augmentait. A Philae, il lui fallut le lait de vingt chevres ou de huit vaches; en arrivant au Caire, celui de trente chevres ou de douze vaches. Au reste, il se portait a merveille, et jamais nourrisson n'avait fait plus d'honneur a ses nourrices. Seulement, comme nous l'avons dit, les pecheurs etaient pleins d'inquietude; le pacha leur avait demande une femelle, et, au bout de quatre ans, au lieu d'une femelle, ils lui apportaient un male. Le premier moment fut terrible! Abbas-Pacha declara que ses emissaires etaient quatre miserables qu'il ferait perir sous le baton. Ces menaces-la, en Egypte, ont toujours un cote serieux; aussi les malheureux pecheurs deputerent-ils un des leurs a Delaporte. Delaporte les rassura: il repondait de tout. En effet, il alla trouver Abbas-Pacha; et, comme s'il ignorait l'arrivee du malencontreux animal a Boulacq, il annonca au pacha qu'il venait de recevoir des nouvelles du gouvernement francais, lequel, eprouvant le besoin d'avoir au Jardin des Plantes un hippopotame male, faisait demander au consul s'il n'y aurait pas moyen de se procurer au Caire un animal de ce sexe et de cette espece. Vous comprenez... Abbas-Pacha trouvait le placement de son hippopotame, et etait en meme temps agreable a un gouvernement allie. Il n'y avait pas moyen de faire donner la bastonnade a des gens qui avaient ete au-devant des desirs du consul d'une des grandes puissances europeennes. D'ailleurs, la question etait presque resolue: en vertu de l'entente cordiale qui existait entre les deux gouvernements, il etait evident qu'a un moment donne, ou la France preterait son hippopotame male a l'Angleterre, ou l'Angleterre preterait son hippopotame femelle a la France. Delaporte remercia Abbas-Pacha en son nom et au nom de Geoffroy Saint-Hilaire, donna une magnifique prime aux quatre pecheurs, et s'occupa du transport en France de sa menagerie. D'abord, il crut la chose facile: il pensait avoir _l'Albatros_ a sa disposition; mais _l'Albatros_ recut l'ordre de faire voile pour je ne sais plus quel port de l'Archipel. Force fut a Delaporte de traiter avec un bateau a vapeur des Messageries imperiales. Ce fut une grande affaire: l'hippopotame avait quelque chose comme cinq ou six mois; il avait enormement profite; il pesait trois ou quatre cents, exigeait un bassin d'une quinzaine de pieds de diametre. On lui fit confectionner le susdit bassin, qui fut amenage a l'avant du batiment; on transporta a bord cent tonnes d'eau du Nil afin qu'il eut toujours un bain doux et frais; en outre, on embarqua quarante chevres, pour subvenir a sa nourriture. Quatre Arabes, un pecheur, un preneur de lions, un preneur de girafes et un preneur de singes furent embarques avec les animaux qu'ils avaient amenes. Le tout arriva en seize jours a Marseille. Il va sans dire que Delaporte n'avait pas perdu de vue un instant sa premiere cargaison. A Marseille, il mit sur des trues appropries a cette destination l'hippopotame et sa suite. Les trente, quadrupedes, dont vingt quadrumanes, arriverent a Paris aussi heureusement qu'ils etaient arrives a Marseille. A leur arrivee j'allai leur faire visite. Grace a Delaporte je fus admis a l'honneur de saluer les lions, de presenter mes respects a l'hippopotame, de caresser les antilopes, de passer entre les jambes des girafes, et d'offrir des noix et des pommes aux singes. Le domestique de Delaporte, qui etait le favori de tous ces animaux, semblait jaloux de me voir ainsi fraterniser avec eux. A propos, laissez-moi vous dire un seul petit mot du domestique de Delaporte. C'est un magnifique enfant du Darfour, noir comme un charbon et qui a deja l'air d'un homme, quoiqu'il n'ait, selon toute probabilite, que onze ou douze ans. Je dis _selon toute probabilite_, parce qu'il n'y a pas d'exemple qu'un negre sache son age. Celui-la... Pardon, j'oubliais de vous dire son nom. Il se nomme Abailard. En outre,--chose assez commune, au reste, d'un negre a l'egard de son maitre,--il appelle Delaporte _papa_. Vous allez voir pourquoi il se nomme Abailard et appelle Delaporte _papa_. Abailard, qui, en ce temps-la, n'avait pas encore de nom, ou qui en avait un dont il ne se souvient plus, fut fait prisonnier, avec sa mere, par une tribu en guerre avec la sienne. Sa mere avait quatorze ans, et lui en avait deux. On les separa et on les vendit. La mere fut vendue a un Turc, l'enfant a un negociant chretien. Nul ne sait ce que devint la mere. Quant a l'enfant, son maitre habitait Kenneh; il vint a Kenneh avec son maitre. Nous avons dit que son maitre etait negociant; mais nous avons oublie de specifier l'objet de son commerce. Il vendait des etoffes. Un jour, il s'apercut qu'une piece d'etoffe lui manquait, et il soupconna le pauvre petit, alors age de six ans, de l'avoir volee. Le proces est vite fait dans toute l'Egypte, et dans la haute Egypte surtout, entre un maitre et un esclave. Le marchand d'etoffes coucha l'enfant sur le dos, lui passa les jambes dans des entraves et lui appliqua lui-meme, afin d'etre sur qu'il n'y aurait point de tricherie, cinquante coups de baton sous la plante des pieds. Puis, comme le sang s'y etait naturellement amasse et que l'on craignait des abces, qui se terminent souvent par la gangrene, on fit venir un barbier qui entailla chaque plante des pieds de deux ou trois coups de rasoir, lesquels permirent au sang de s'epancher. L'enfant fut un mois sans pouvoir marcher et boita deux mois. Au bout de ces trois mois, le malheur voulut qu'il cassat une soupiere. Cette fois, comme le negociant avait reconnu qu'il y avait prodigalite a endommager la plante des pieds d'un negre, les blessures le rendant impropre au travail pendant trois mois, ce fut sur une autre partie du corps qu'il lui appliqua les cent coups. Les negres ont cette partie du corps, que nous ne nommerons pas, fort sensible, a ce qu'il parait; la punition fut donc encore plus douloureuse a l'enfant que la premiere; si douloureuse, qu'au risque de ce qui pourrait lui arriver, le lendemain de la punition, il s'enfuit de la maison et se refugia chez l'oncle de son maitre. L'oncle etait un brave homme, qui garda le fugitif jusqu'a ce qu'il fut gueri, c'est-a-dire environ un mois. Au bout d'un mois, il lui annonca qu'il pouvait rentrer chez son maitre. Celui-ci avait jure qu'il ne lui serait rien fait, et meme il avait pousse la deference pour son oncle jusqu'a lui promettre que son protege serait vendu dans les vingt-quatre heures. Or, la promesse de cette vente etait une bonne nouvelle pour le malheureux enfant. Il ne croyait pas, a quelque maitre qu'on le vendit, qu'il put rien perdre a changer de condition. En effet, aucune punition ne fut appliquee au fugitif, et, le lendemain, un homme jaune etant venu et l'ayant examine avec un soin meticuleux, apres quelques debats, le prix fut arrete a mille piastres turques, c'est-a-dire a deux cents francs, a peu pres. Les mille piastres furent comptees et l'homme jaune emmena l'enfant. Celui-ci suivit sans defiance son nouveau maitre, qui demeurait dans un quartier eloigne de la ville; ou plutot a un jet de fleche de la derniere maison de la ville. Cependant, arrive a-la maison, une certaine repugnance instinctive le tirait en arriere; mais son maitre lui envoya un vigoureux coup de pied, dans une partie encore mal cicatrisee. L'enfant poussa un cri et entra dans la maison. Il lui sembla que des cris plaintifs repondaient a son cri. Il regarda derriere lui si la porte etait encore ouverte. La porte etait fermee et la barre deja mise. Il se prit a trembler de tous ses membres. Les cris qu'il avait cru entendre devenaient plus distincts. Il n'y avait pas a en douter, on infligeait un supplice quelconque a un ou plusieurs individus. Son nouveau maitre, au frisson qui parcourait son corps et au claquement de ses dents, devina ce qui se passait en lui. Il le prit par le bras et le poussa dans la chambre d'ou partaient les cris. Une douzaine d'enfants de six a sept ans etaient attaches sur des planches comme des pigeons a la crapaudine; le barbier qui avait deja ouvert la plante des pieds du pauvre petit esclave etait la, son rasoir ensanglante a la main. Le negociant chretien avait tenu, parole a son oncle: il avait, comme il le lui avait promis, vendu son esclave; seulement, il l'avait vendu a un marchand d'eunuques! En jetant les yeux autour de lui, en voyant le sort qui lui etait reserve, l'enfant se trouva mal. Le barbier jugea la disposition mauvaise pour faire l'operation, et il invita le negociant en chair humaine a la remettre au lendemain. Le maitre, qui craignait de perdre les mille piastres, y consentit. Il lacha l'enfant, qui tomba a terre evanoui. L'enfant etait tombe pres de la porte. Quand il revint a lui, il conserva l'immobilite de l'evanouissement. Il esperait que cette porte s'ouvrirait, et que, par cette porte, il pourrait fuir. Il avait remarque un escalier eclaire par le haut; il calcula que cet escalier devait donner sur une terrasse. La porte s'ouvrit; l'enfant ne fit qu'un bond, gagna l'escalier, monta les degres quatre a quatre, gagna la terrasse elevee de quinze ou dix-huit pieds, sauta de la terrasse a terre, et, avec la rapidite du vent, se dirigea vers la ville. Son maitre l'avait poursuivi; mais il n'osa faire le meme saut que lui. Il fut oblige de descendre et de le poursuivre par la porte. Pendant ce temps, le fugitif avait gagne plus de deux cents pas. Son maitre etait resolu a le rattraper; lui, tenait a ne pas se laisser reprendre. Au reste, sa course avait un but: il s'enfuyait du cote du consulat francais. Le beau nom, que le nom de France, qui, quelque part qu'il soit prononce, signifie liberte! L'enfant se precipita haletant dans la cour. Aveugle par son avarice, le marchand d'eunuques l'y suivit. Or, de meme que le pape Gregoire XVI a rendu un decret qui defend de faire des castrats a Rome, Mehemet-Ali a rendu un decret qui defend de faire des eunuques dans ses Etats. L'enfant n'eut donc qu'a dire a quel peril il venait d'echapper pour que Delaporte, qui par hasard voyageait dans la haute Egypte et se trouvait chez son collegue de Kenneh, le prit sous sa protection. D'abord, et avant tout, il paya les mille piastres au marchand; puis il livra le marchand a la justice du pacha. Le marchand recut cinq cents coups de baton et fut condamne aux galeres. L'enfant etait libre; mais, comme supreme faveur, il demanda a Delaporte de le prendre pour son domestique. Delaporte y consentit et en fit son _sais_. C'est en souvenir de ce qu'il a gagne a ce changement de condition que l'enfant appelle Delaporte _papa_. C'est en memoire de ce qu'il a failli perdre chez son avant-dernier maitre que Delaporte appelle l'enfant Abailard. Cela nous a quelque peu eloigne de l'histoire de notre hippopotame; mais nous y revenons. II La France n'eut pas plus tot la huitieme merveille du monde, quelle se mit a en desirer une neuvieme. Ce ne fut qu'un cri, qu'un gemissement, qu'une lamentation parmi les savants. Comme la voix de Rachel dans Rama, on entendait pendant la nuit des voix venant du Jardin des Plantes, et qui criaient: --A quoi nous sert un hippopotame male, si nous n'avons pas un hippopotame femelle? Ces voix traverserent la Mediterranee et firent tressaillir Halim-Pacha au milieu de son harem. --Ne laissons pas se desoler ainsi un peuple chez lequel nous avons fait notre education, dit-il a son frere Said, et prouvons-lui que nous sommes restes Turcs en nous montrant reconnaissants. Et il ordonna qu'a tout prix une femelle d'hippopotame fut prise dans le Nil blanc et envoyee au Caire. Il y a un pays ou le mot _impossible_ est bien autrement inconnu qu'en France, c'est l'Egypte. Au bout d'un an, on annonca par un messager, a Halim-Pacha, que ses desirs etaient remplis. Au bout de seize mois, la femelle, agee de six mois et quelques jours, arriva au Caire; enfin, dans le commencement de son septieme mois, elle fut embarquee a bord d'un navire de l'Etat, avec de l'eau du Nil pour trente jours, et trente-cinq chevres, dont le lait servait a sa nourriture. Au bout de dix-sept jours, le batiment aborda a Marseille. Pendant ce temps, j'avais fait plus ample connaissance avec le male. Delaporte, qui etait reste quatre mois en France, etait alle passer trois de ces quatre mois dans sa famille, et etait revenu a Paris. Aussitot son retour, il etait venu me chercher pour aller voir son hippopotame au Jardin des Plantes. Son hippopotame pouvait avoir de huit a neuf mois. Il y avait trois mois qu'il n'avait vu Delaporte. Voici ce que je puis constater a l'honneur de l'hippopotame, et c'est a regret que je contredis sur ce point l'opinion de mon honorable et savant ami Geoffroy Saint-Hilaire, qui pretend que l'hippopotame est une creature privee de tout sentiment genereux: Des que nous entrames dans l'enceinte reservee, l'hippopotame, qui etait au fond de l'eau, reparut a la surface; puis, lorsque Delaporte l'eut appele de son nom arabe, l'animal accourut avec les demonstrations de joie les plus vives, et avec des grognements de satisfaction pouvant equivaloir a ceux que pousserait un troupeau d'une trentaine de porcs. Rappelons un fait que le lecteur n'a pas oublie, c'est que le pere et la mere du susdit hippopotame s'etaient fait tuer l'un apres l'autre en defendant leur petit. Il y a loin de la, a cet axiome si hardiment avance par notre savant ami Geoffroy Saint-Hilaire, " qu'il est commun que les femelles des mammiferes abandonnent leurs petits et meme les devorent, et qu'il n'y a pas d'animaux aussi brutaux et aussi coleres que les hippopotames. " On verra l'explication que nous donnerons (nous qui ne sommes pas un savant) de cette brutalite de notre hippopotame femelle, a l'endroit de son petit. A peine fut-elle arrivee a Paris, au bout de dix-sept jours, ayant encore, par consequent, pour treize jours d'eau du Nil, que, quoiqu'elle n'eut que sept mois, l'hippopotame male, qui en avait dix-sept, se rua sur elle avec une brutalite qui faisait plus d'honneur a sa passion qu'a sa courtoisie. Il resulta de cette brutalite une premiere gestation qui dura quatorze mois. Au bout de quatorze mois, c'est-a-dire a vingt-deux mois, la femelle mit bas un petit hippopotame; la parturition eut lieu dans l'eau, soudainement, sans que la femelle eut annonce par aucun signe que cette parturition fut si proche. A peine eut-elle mis bas, a peine le petit fut-il venu a la surface de l'eau pour respirer, que les savants furent prevenus et accoururent. Bien leur en prit de s'etre hates; car, dix ou douze heures apres sa naissance, la femelle se jeta sur son petit et, d'une de ses defenses, le blessa mortellement. Disons en passant que, lorsque la gueule de l'hippopotame s'ouvre dans sa plus grande etendue, soit en jouant, soit en baillant, soit en absorbant une gerbe de carottes, elle mesure un metre d'etendue d'une machoire a l'autre. Les savants etaient desoles de cette mort, attendu que les naturalistes avaient generalement affirme qua l'hippopotame etait unipare, c'est-a-dire ne mettait bas qu'une seule fois. Il est vrai qu'unipare veut aussi bien dire, a mon avis, que l'hippopotame ne met bas qu'un seul petit a la fois. La desolation, au reste, ne fut pas longue. Le gardien des deux animaux annonca bientot a ces memes savants que, si ses previsions ne le trompaient pas, la femelle hippopotame donnerait dans quatorze mois un nouveau produit. Quatorze mois apres, jour pour jour, la femelle manifesta l'intention d'aller au bassin prepare pour faire ses couches, et, apres une seule douleur, qui se manifesta par une violente crispation, elle mit au monde son second petit. Les savants furent prevenus de nouveau. Ils accoururent, virent le petit animal nageant a la surface du bassin, se couchant delicatement sur le cou et sur le dos de sa mere, qui--l'allaitait en levant la cuisse; seulement, du lundi au mercredi matin, c'est-a-dire pendant l'espace de quarante-huit heures environ, ni le petit ni la mere ne sortirent de l'eau. Le male paraissait indifferent, mais non pas hostile a sa progeniture. Le mercredi matin, le petit commenca de sortir du bassin et de se coucher au soleil. On envoya aussitot chercher les savants, qui vinrent, qui l'examinerent et le mesurerent. Il portait pres d'un metre trente-cinq centimetres d'une extremite a l'autre, et grossissait a vue d'oeil, et _comme si on l'eut souffle_. Rapport d'un temoin oculaire. Au nombre des savants, est un fort bon et fort aimable homme, M. Prevost, que la femelle hippopotame, malgre toutes les avances qu'il lui a faites et lui fait journellement, a pris en grippe. Elle ne peut pas le voir, et, sitot qu'elle le voit, sort de son bassin et essaye de le charger. M. Geoffroy-Saint Hilaire lui-meme, malgre la haute position qu'il occupe, non-seulement au Jardin des plantes, mais encore dans la science, n'a jamais pu familiariser avec le pachyderme; ce qui pourrait bien avoir eu une influence sur le jugement un peu severe qu'il en porte, contradictoirement a l'opinion de son confrere le savant allemand Funke, qui dit, dans son _Histoire naturelle_, edition de Leipzig, 1811, que "la nature de l'hippopotame est douce et inoffensive." Ajoutons que, pendant la soiree qui preceda le meurtre commis par l'hippopotame sur son petit, MM. les savants se livrerent a une grande chasse aux rats. Les moyens de destruction etant le pistolet, et les savants, chose reconnue, ne maniant pas cette arme avec une superiorite remarquable, il y eut peu de rats tues, mais beaucoup de coups de pistolet tires et beaucoup de bruit fait. Ce bruit parut vivement inquieter la femelle de l'hippopotame. Vers une heure du matin, le gardien de veille vit sortir de l'eau le petit hippopotame se trainant a peine, et paraissant visiblement souffrir. Au bout de quelques pas, il se coucha, avec un gemissement, au bord de son bassin; le gardien courut a lui, et reconnut six blessures, dont une mortelle traversant le poumon. Il courut a M. Prevost, le reveilla, et lui annonca que, s'il voulait voir le petit hippopotame vivant, il lui fallait se hater. M. Prevost se hata et recut le dernier soupir du petit hippopotame, sans que la mere, a ce triste spectacle, manifestat autre chose que son mecontentement de l'introduction d'un etranger dans son domicile. Vers deux heures du matin, le petit hippopotame rendit le dernier soupir. Maintenant, nous qui n'avons jamais eu aucune pretention a la science, mais qui sommes un homme pratique, ayant vecu parmi les animaux domestiques et sauvages, presentons une bien humble observation a MM. les savants. C'est que les animaux domestiques seuls tolerent la presence et l'attouchement de l'homme a l'endroit de leurs petits; encore a-t-on remarque que les chiens et les chats, dont on avait tue, comme cela arrive souvent trois ou quatre petits pour ne leur en laisser qu'un ou deux, ou se cachaient pour mettre bas lors d'une nouvelle parturition, ou, voyant que l'on avait touche a leurs petits, les emportaient et les cachaient du mieux qu'il leur etait possible pour les enlever a la main destructrice de l'homme. Mais il en est bien pis des animaux sauvages. Beaucoup de quadrupedes, voyant l'endroit ou ils ont depose et ou ils allaitent leurs petits decouvert, les abandonnent et les laissent mourir de faim. Quant aux oiseaux des forets et meme des jardins, il suffit de toucher a leurs oeufs pour qu'ils renoncent, a l'incubation et que ces oeufs soient perdus; il est vrai qu'ils tiennent davantage a leurs petits. Cependant, citons un fait qui se passe frequemment a l'endroit de ceux-ci. Souvent, des enfants, ayant decouvert, a quelques pas de la maison qu'ils habitent, dans le jardin qu'ils frequentent, un nid soit de chardonneret, soit de pinson, soit de fauvette, et voulant se dispenser de la peine d'elever les petits ou croyant les faire elever plus surement par la mere, mettent les oisillons dans une cage, a travers les barreaux de laquelle les parents viennent les nourrir pendant un certain temps; mais, lorsque le moment est venu ou les petits devraient les suivre et en sont empeches par leur captivite, les parents les abandonnent et les laissent mourir de faim. Aussi n'oterez-vous pas de l'idee des petits paysans que, lorsqu'un amateur d'ornithologie emploie ce moyen economique de se procurer des oisillons, le pere et la mere, plutot que de laisser leurs petits en captivite, _les empoisonnent_. L'infanticide existerait donc, dans ce cas, chez ces innocents chanteurs que l'on appelle le chardonneret, le pinson, la fauvette, comme chez ce feroce amphibie qu'on appelle l'hippopotame? Non. Mais le fait irrecusable est celui-ci: tout animal sauvage a horreur de la captivite et de l'homme, qui la lui impose. Tant qu'il est petit, tant qu'il a besoin des soins de l'homme, il semble oublier qu'il etait fait pour la liberte. Mais, en grandissant, il redevient sauvage, et l'oiseau qui, lorsqu'il ne mangeait pas seul, venait chercher sa nourriture dans votre main, apres un an de cage, c'est-a-dire lorsqu'il devrait etre habitue a la captivite, se debat, s'effarouche et essaye de fuir lorsque cette meme main, dont, petit, il se faisait un perchoir, va le chercher et essaye de le prendre dans sa cage. Eh bien, il est arrive pour l'hippopotame, animal essentiellement sauvage et farouche, ce qui arrive aux oiseaux dont on touche la couvee, ce qui arrive meme aux animaux domestiques dont on a decime les petits: acceptant la captivite et l'attouchement de l'homme pour elle-meme, l'hippopotame ne les a pas acceptes pour sa progeniture; elle a tue son petit, non point parce qu'elle etait mauvaise mere, mais parce qu'elle etait trop bonne mere. Maintenant, quoique peu de temps se soit ecoule depuis ce crime, l'hippopotame femelle se trouve deja, comme disent nos voisins d'outre-Manche, dans un etat interessant. Que MM. les savants attendent patiemment le quatorzieme mois de gestation, qu'ils separent l'hippopotame male de l'hippopotame femelle, qu'ils laissent cette derniere seule avec son petit, sans la regarder, sans la toucher, en lui jetant ses carottes et ses navets par une ouverture quelconque; qu'ils prennent un autre moment que celui de la naissance de leur jeune pachyderme pour faire a coups de pistolet la chasse aux rats, et ils verront que, dans la solitude, loin du regard, de l'attouchement et de la curiosite de l'homme, la mauvaise mere redeviendra bonne mere, et qu'ils auront, comme on dit en termes de science, la satisfaction d'obtenir un produit. Terminons ce recit par une anecdote sur MM. les savants, qui rappellera, d'une singuliere facon, la spirituelle fable de _la Poule anx oeufs d'or_. Un de mes amis, le celebre voyageur Arnaud, avait, au peril de sa vie, ramene de l'ancienne Saba un ane hermaphrodite, tranchant, comme Alexandre, ce noeud gordien de la science, qui avait declare que l'hermaphrodisme etait un des reves de l'antiquite. L'ane hermaphrodite repondait victorieusement a tous les doutes: il pouvait feconder, il pouvait etre feconde. Les savants n'y ont pas tenu; au lieu de conserver precieusement un pareil sujet, bien autrement rare que l'hippopotame, puisqu'il etait, sinon unique, du moins le seul connu, ils l'ont tue, ouvert et disseque. Avouez que la femelle de l'hippopotame, qui connait peut-etre l'anecdote de l'ane hermaphrodite, a bien raison de ne pas permettre aux savants de toucher a son petit. POETES, PEINTRES ET MUSICIENS Avez-vous remarque ceci: Tous les peintres aiment la musique, tandis que tous les poetes, ou la detestent, ou la comprennent mal, ou disent comme Charles X: " Je ne la crains pas! " Essayons d'expliquer ce fait. La peinture et la musique sont deux arts essentiellement sensuels. Les musiciens et les peintres idealistes sont des exceptions assez peu appreciees des autres peintres et des autres musiciens. Voyez Scheffer, voyez Schubert. Les musiciens existent dans un pays en raison inverse des poetes. Ainsi, la Belgique, qui n'a pas un poete, pas un romancier, pas un historien, a des compositeurs respectables et des executants superieurs: madame Pleyel. Vieuxtemps, Beriot, Batta, que sais-je, moi! dix autres encore. Elle a d'excellents peintres: Gallait, Wilhems, les deux Stevens, Leys. La France, qui a des poetes a foison: Hugo, Lamartine, de Vigny, Barbier, Brizeux, Emile Deschamps, madame Desbordes-Valmore, n'a, en compositeurs, qu'Auber et Halevy. Je ne nomme pas plus Herold et Adam que je ne nomme Chateaubriand et de Musset: tous deux sont morts. Maintenant, pourquoi les, peintres aiment-ils la musique? C'est que, comme nous l'avons dit, la musique et la peinture sont deux arts sensuels. La musique entre par les oreilles et chatouille les sens. La peinture entre par les yeux et rejouit le coeur. C'est la peinture et la musique qui sont soeurs, et non pas, comme le dit Horace, la peinture et la poesie. Nous dirons pourquoi la peinture et la poesie ne sont pas soeurs. C'est que la peinture est egoiste. La poesie decrit un tableau: elle n'aura jamais l'idee d'y rien changer, d'en alterer les lignes, d'en transformer les personnages. La peinture traduit la poesie: elle ne s'inquiete ni des traits arretes, ni des costumes traditionnels, ni des contours traces par la plume. Plus le peintre sera grand et individuel, plus la traduction s'eloignera de l'original. Tant que les peintres ont ete idealistes comme Giotto, Orcagna, Benezzo Gozzoli, Beato Angelico, Mazaccio, Perugin, Leonard de Vinci et Raphael dans sa premiere maniere, la poesie biblique et evangelique a ete aussi bien rendue que possible. Mais, quand Raphael eut fait _les Sibylles_; Michel-Ange, _le Jugement dernier_; quand la peinture paienne, sous le pinceau de Carrache, se fut substituee a la peinture chretienne; quand la Vierge fut une Niobe pleurant ses fils et non plus Marie s'evanouissant au pied de la croix; Jesus, un Minos qui juge les vivants et les morts au lieu d'un apotre qui pleure et pardonna; le Pere Eternel un Jupiter Olympien clouant implacablement Promethee sur son rocher au lieu d'un maitre compatissant se contentant de chasser Adam et Eve du paradis terrestre, la poesie et la peinture rompirent l'une avec l'autre. A l'heure qu'il est, il est impossible qu'un poete et un peintre jugent de la meme facon. Le peintre peut voir juste a l'endroit du poete, et le poete le reconnaitre; mais le peintre n'admettra jamais que le poete voie juste a l'endroit du peintre. Ainsi, prenons, par exemple, _la Peche miraculeuse_ de Rubens. Le poete dira: --C'est admirablement peint; c'est un, chef-d'oeuvre d'execution. Le cote materiel de la couleur et de la brosse est irreprochable du moment que ce sont des pecheurs d'Ostende ou de Blankenberghe qui tirent leurs filets; mais, si c'est le Christ avec ses apotres, non! --Pourquoi non? --Dame, parce que j'ai dans l'esprit la poesie traditionnelle, du Christ, de l'homme au corps mince, aux longs cheveux blonds, a la barbe rousse, aux yeux bleus et doux, a la bouche consolatrice, aux gestes bienveillants; parce que mon Christ, a moi, c'est celui qui preche sur la montagne; qui plaint Satan de ne pouvoir aimer; qui ressuscite la fille de Jair; qui pardonne a la femme adultere, et qui, de ses deux bras cloues sur la croix, benit le monde, et que je ne vois rien de tout cela dans le Christ de _la Peche miraculeuse_, pas plus que je ne vois un Arabe des bords du lac de Genezareth, dans ce gros et puissant gaillard a vareuse rouge qui tire la barque a lui. Le peintre vous repondra: --Vous n'avez pas le sens commun, mon cher ami; Rubens a vu le Christ comme l'homme au manteau rouge, et l'Arabe comme l'homme a la vareuse. Que voulez-vous repondre a cela? Rien. Il faut admirer le cote materiel de la peinture, convenir que Rubens et Rembrandt sont les deux plus habiles peintres, qui aient jamais existe, mais se dire a soi-meme; tout bas: --Si j'avais a prier devant un Christ ou devant une Vierge Marie, ce ne serait point devant un Christ de Rubens ou une Vierge Marie de Rembrandt que je prierais. Voila pourquoi le peintre peut apprecier le poete au point de vue, de la poesie; voila pourquoi le poete n'appreciera jamais le peintre au point de vue de la peinture. Maintenant, pourquoi les poetes sont-ils si froids a l'endroit de la musique, qu'ils se contentent de ne pas la craindre, quand ils ne la haissent pas? Ce sera encore plus simple que ce que je viens de vous expliquer. La poesie n'aime pas la musique, parce qu'elle est elle-meme une musique. Quand la poesie a affaire a la musique, elle n'a donc point affaire a une soeur, mais a une rivale. En effet, que la musique fasse les honneurs d'une partition a la poesie, sous pretexte de donner l'hospitalite a la poesie, elle la conduira dans le chateau de Procuste; elle la couchera sur son lit, c'est-a-dire sur un veritable echafaud. Les vers qui seront trop courts, elle les tirera, au risque de les disloquer, jusqu'a ce qu'ils aient la longueur voulue. Les vers qui seront trop longs, elle les rognera, au risque de les estropier, jusqu'a ce qu'ils soient raccourcis a sa convenance. Elle aura besoin d'une syllabe en plus, elle l'ajoutera. Le poete a ecrit: L'or est une chimere, Sachons nous en servir. Le musicien mettra: Oh! l'or est une chimere. Eh! sachons nous en servir. Elle aura besoin d'une, de deux, de trois, de quatre syllabes en moins, le musicien les retranchera. Et il aura raison. Quand les poetes voudront etre lus comme poetes, ils feront les _Odes et Ballades_, les _Meditations poetiques_, les _Contes d'Espagne et d'Italie_. Quand ils voudront etre ecoutes comme librettistes, ou plutot ne pas etre ecoutes, ils feront _Guillaume Tell_, _le Prophete_, _la Marchande d'oranges_. On a dit qu'on ne pouvait faire de bonne musique que sur de mauvais vers. C'est exagere peut-etre. Certains musiciens font d'excellente musique sur de beaux vers. Preuves: _le Lac_, de Lamartine, musique de Niedermayer; _le Navire_, de Soulie, musique de Monpou. Mais, en general, la puissance humaine ne va pas jusqu'a ecouter et comprendre a la fois de belle musique et de beaux vers. Il faut absolument abandonner l'un pour l'autre. Les melomanes suivront les notes, les poetes suivront les paroles; mais les paroles devoreront les notes ou les notes mangeront les paroles. Supposez que l'on sorte d'un opera de Scribe, on fredonnera la musique. Supposez que l'on sorte d'un opera de Lamartine, on redira les vers. Ce qui signifie que, sans etre un grand poete, et justement parce qu'il n'est pas un grand poete, Scribe sera, pour Meyerbeer, Auber et Halevy, un librettiste preferable a Hugo ou a Lamartine. Et la preuve, c'est qu'ils n'ont pas fait un seul opera avec Hugo ou Lamartine, et qu'ils ont fait a peu pres tous leurs operas avec Scribe. DESIR ET POSSESSION La mode des charades est passee. Oh! le beau temps pour les poetes sphinx que celui ou _le Mercure_ apportait, tous les mois, tous les quinze jours, et enfin toutes les semaines, une charade, une enigme ou un logogriphe a ses lecteurs! Eh bien, moi, je vais faire revenir cette mode. Dites-moi, donc, cher lecteur ou belle lectrice,--c'est pour l'esprit perspicace des lectrices surtout que sont faites les charades, --dites-moi de quelle langue est tire l'apologue suivant. Est-ce du sanscrit, de l'egyptien, du chinois, du phenicien, du grec, de l'etrusque, du roumain, du gaulois, du goth, de l'arabe, de l'italien, de l'anglais, de l'allemand, de l'espagnol, du francais ou du basque? Remonte-t-il a l'antiquite, et est-il signe Anacreon?--Est-il gothique, et est-il signe Charles d'Orleans?--Est-il moderne, et est-il signe Goethe, Thomas Moore on Lamartine?--Ou plutot, ne serait-il pas de Saadi, le poete des perles, des roses et des rossignols?--Ou bien...? Mais ce n'est pas mon affaire de deviner; c'est la votre. Devinez donc, chez lecteur. Voici l'apologue en question: Un papillon avait reuni sur ses ailes d'opale la plus suave harmonie de couleurs: le blanc, le rose et le bleu. Comme un rayon de soleil, il voltigeait de fleur en fleur, et, pareil lui-meme a une fleur volante, il s'elevait, s'abaissait, se jouait au-dessus de la verte prairie. Un enfant qui essayait ses premiers pas sur le gazon diapre, le vit, et se sentit pris tout a coup du desir d'attraper l'insecte aux vives couleurs. Mais le papillon etait habitue a ces sortes de desirs-la. Il avait vu des generations entieres s'epuiser a le poursuivre. Il voltigea devant l'enfant, se posant a deux pas de lui; et, quand l'enfant, ralentissant sa course, retenant son haleine, etendait la main pour le prendre, le papillon s'enlevait et recommencait son vol inegal et eblouissant. L'enfant ne se lassait pas; l'enfant suivait toujours. Apres chaque tentative avortee, au lieu de s'eteindre, le desir de la possession augmentait dans son coeur, et, d'un pas de plus en plus rapide, l'oeil de plus en plus ardent, il courait apres le beau papillon! Le pauvre enfant avait couru sans regarder derriere lui; de sorte que, ayant couru longtemps, il etait deja bien loin de sa mere. De la vallee fraiche et fleurie, le papillon passa dans une plaine aride et semee de ronces. L'enfant le suivit dans cette plaine. Et, quoique la distance fut deja longue et la course rapide, l'enfant, ne sentant point sa fatigue, suivait toujours le papillon, qui se posait de dix pas en dix pas, tantot sur un buisson, tantot sur un arbuste, tantot sur une simple fleur sauvage et sans nom, et qui toujours s'envolait au moment ou le jeune homme croyait le tenir. Car, en le poursuivant, l'enfant etait devenu jeune homme. Et, avec cet insurmontable desir de la jeunesse, et avec cette indefinissable besoin de la possession, il poursuivait toujours le brillant mirage. Et, de temps en temps, le papillon s'arretait comme pour se moquer du jeune homme, plongeait voluptueusement sa trompe dans le calice des fleurs, et battait amoureusement des ailes. Mais, au moment ou le jeune homme s'approchait, haletant d'esperance, le papillon se laissait aller a la brise, et la brise l'emportait, leger comme un parfum. Et ainsi se passaient, dans cette poursuite insensee, les minutes et les minutes, les heures et les heures, les jours et les jours, les annees et les annees, et l'insecte et l'homme etaient arrives au sommet d'une montagne qui n'etait autre que le point culminant de la vie. En poursuivant le papillon, l'adolescent s'etait fait homme. La, l'homme s'arreta un instant, ne sachant pas s'il ne serait pas mieux pour lui de revenir en arriere, tant ce versant de montagne qui lui restait a descendre lui paraissait aride. Puis, au bas de la montagne, au contraire de l'autre cote, ou, dans de charmants parterres, dans de riches enclos, dans des parcs verdoyants, poussaient des fleurs parfumees, des plantes rares, des arbres charges de fruits; au bas de la montagne, disons-nous, s'etendait un grand espace carre ferme de murs, dans lequel on entrait par une porte incessamment ouverte, et ou il ne poussait que des pierres, les unes couchees, les autres debout. Mais le papillon vint voltiger, plus brillant que jamais, aux yeux de l'homme, et prit sa direction vers l'enclos, suivant la pente de la montagne. Et, chose etrange! quoiqu'une si longue course eut du fatiguer le vieillard, car, a ses cheveux blanchissants, on pouvait reconnaitre pour tel l'insense coureur, sa marche, a mesure qu'il avancait, devenait plus rapide; ce qui ne pouvait s'expliquer que par la declivite de la montagne. Et le papillon se tenait a egale distance; seulement, comme les fleurs avaient disparu, l'insecte se posait sur des chardons piquants, ou sur des branches d'arbre dessechees. Le vieillard, haletant, le poursuivait toujours. Enfin, le papillon passa par-dessus les murs du triste enclos, et le vieillard le suivit, entrant par la porte. Mais a peine eut-il fait quelques pas, que, regardant le papillon, qui semblait se fondre dans l'atmosphere grisatre, il heurta une pierre et tomba. Trois fois il essaya de se relever, et retomba trois fois. Et, ne pouvant plus courir apres sa chimere, il se contenta de lui tendre les bras. Alors, le papillon sembla avoir pitie de lui, et, quoiqu'il eut perdu ses plus vives couleurs, il vint voltiger au-dessus de sa tete. Peut-etre n'etaient-ce point les ailes de l'insecte qui avaient perdu leurs vives couleurs; peut-etre etaient-ce les yeux du vieillard qui s'affaiblissaient. Les cercles decrits par le papillon devinrent de plus en plus etroits, et il finit par se reposer sur le front pale du mourant. Dans un dernier effort, celui-ci leva le bras, et sa main toucha enfin le bout des ailes de ce papillon, objet de tant de desirs et de tant de fatigues; mais, o desillusion! il s'apercut que c'etait, non pas un papillon, mais un rayon de soleil qu'il avait poursuivi. Et son bras retomba froid et sans force, et son dernier soupir fit tressaillir l'atmosphere qui pesait sur ce champ de mort... Et cependant, poursuis, o poete, poursuis ton desir effrene de l'ideal; cherche, a travers des douleurs infinies, a atteindre ce fantome aux mille couleurs qui fuit incessamment devant toi, dut ton coeur se briser, dut ta vie s'eteindre, dut ton dernier soupir s'exhaler au moment ou ta main le touchera. UNE MERE (CONTE IMITE D'ANDERSEN) Une mere etait assise pres du berceau de son enfant. Il n'y avait qu'a la regarder pour lire sur sa physionomie qu'elle etait en proie a la plus vive douleur. L'enfant etait pale, ses yeux etaient fermes, il respirait difficilement, et chacune de ses aspirations etait profonde comme s'il soupirait. La mere tremblait de le voir mourir, et regardait le pauvre petit etre avec une tristesse deja muette comme le desespoir. On frappa trois coups a la porte. --Entrez, dit la mere. Et, comme on avait ouvert et referme la porte, et que cependant elle n'entendait point le bruit des pas, elle se retourna. Alors elle vit s'approcher un pauvre vieillard, le corps a moitie enveloppe, dans une couverture de cheval. C'etait un triste vetement pour qui n'en avait pas d'autre. L'hiver etait rigoureux; derriere les vitres blanchies et ramagees par le givre, il faisait dix degres de froid et le vent coupait le visage. Le vieillard etait pieds nus; c'etait sans doute pour cela que ses pas ne faisaient pas de bruit sur le parquet. Comme le vieillard tremblait de froid, et que, depuis qu'il etait la, l'enfant paraissait dormir plus profondement, la mere se leva pour ranimer le feu du poele. Le vieillard s'assit a sa place et se mit a bercer l'enfant, en chantant une chanson mortellement triste dans une langue inconnue. --N'est-ce pas que je le conserverai? dit la mere en s'adressant a son hote sombre. Celui-ci fit de la tete un signe qui ne voulait dire ni oui ni non, et de la bouche un sourire etrange. La mere baissa les yeux, de grosses larmes coulesent sur ses joues, sa tete tomba sur sa poitrine. Il y avait trois jours et trois nuits qu'elle n'avait ni dormi ni mange! Son front devint si lourd, qu'un instant elle s'assoupit malgre elle; mais bientot elle se reveilla en sursaut et toute glacee. Le vieillard n'etait plus la. --Ou donc est le vieillard? cria-t-elle. Et elle se leva et courut au berceau. Le berceau etait vide. Le vieillard avait emporte l'enfant. En ce moment, la vieille horloge qui etait pendue dans un coin contre le mur sembla se detraquer; le poids en plomb descendit jusqu'a ce qu'il eut touche le sol, et l'horloge s'arreta. La mere se precipita hors de la maison en criant: --Mon enfant! qui est-ce qui a vu mon enfant? Une grande femme vetue d'une longue robe noire, et qui se tenait dans la rue en face de la maison, les pieds dans la neige, lui dit: --Imprudente! tu as laisse la Mort entrer chez toi et bercer ton enfant, au lieu de la chasser. Tu t'es endormie pendant qu'elle etait la; elle n'attendait qu'une chose: c'etait que tu fermasses les yeux; alors elle a pris ton enfant. Je l'ai vue s'enfuir rapidement et l'emportant entre ses bras. Elle allait vite comme le vent, et ce qu'emporte la Mort, pauvre mere, elle ne le rapporte jamais! --Oh! dites-moi seulement le chemin qu'elle a pris, s'ecria la mere, et je saurai bien la retrouver, moi. --Certes, rien ne m'est plus facile, dit la femme noire; mais, avant de le faire, je veux que tu me chantes toutes les chansons que tu chantais a ton enfant en le bercant. Je suis la Nuit, et j'ai vu couler tes larmes lorsque tu les chantais. --Je vous les chanterai toutes, depuis la premiere jusqu'a la derniere, dit la mere, mais un autre jour, mais plus tard; laissez-moi passer maintenant, afin que je puisse les rejoindre et retrouver mon enfant. Mais la Nuit resta muette et inflexible; alors la pauvre mere, en se tordant les bras, lui chanta toutes les chansons qu'elle avait chantees a son enfant. Il y avait beaucoup de chansons, mais il y eut encore plus de larmes. Quand elle eut chante sa derniere chanson et que sa voix se fut eteinte dans son plus douloureux sanglot, la Nuit lui dit: --Va droit a ce sombre bois de cypres; j'ai vu la Mort y entrer avec ton enfant. La mere y courut; mais, au milieu du bois, le chemin bifurquait. Elle s'arreta, ne sachant si elle devait prendre a droite ou a gauche. A l'angle des deux chemins, il y avait un buisson d'epines qui n'avait plus ni feuilles ni fleurs, car c'etait l'hiver; il etait couvert de givre, et des glacons pendaient a chacune de ses branches. --N'as-tu pas vu la Mort passer avec mou enfant? demanda la mere au buisson. --Oui, repondit l'arbuste; mais je ne te dirai point le chemin qu'elle a pris que tu ne m'aies rechauffe a ton sein; car, tu le vois, je ne suis qu'un glacon. La mere, sans hesiter, se mit a genoux et pressa le buisson contre son sein, afin qu'il degelat; les epines penetrerent dans sa poitrine, et le sang coulait a grosses gouttes. Mais, au fur et a mesure que le sein de la mere etait dechire et que son sang coulait, il poussait au buisson, qui etait une aubepine, de belles feuilles vertes et de belles feuilles roses, tant est chaud le coeur d'une mere! Et le buisson, alors, lui indiqua le chemin qu'elle devait suivre. Elle le prit en courant, et parvint ainsi au rivage d'un grand lac, sur lequel on ne voyait ni vaisseau ni barque; le lac etait trop gele pour qu'on essayat de le passer a la nage, pas assez pour qu'on put le passer a pied. Il fallait cependant, tout impossible que cela paraissait au premier abord, que cette mere affligee le traversat. Elle tomba a genoux, esperant que Dieu ferait un miracle en sa faveur. --N'espere pas l'impossible, lui dit le genie du lac en levant sa tete blanche au-dessus de l'eau. Voyons plutot, a nous deux, si nous en viendrons a bout. J'aime a amasser les perles, et tes yeux sont les plus brillante que j'aie vus; veux-tu pleurer dans mes eaux jusqu'a ce que tes yeux tombent? Car alors tes larmes deviendront des perles et tes yeux des diamants. Apres cela, je te transporterai sur mon autre bord, a la grande serre chaude ou demeure la Mort, et ou elle cultive les arbres et les fleurs dont chacun represente une vie humaine. --Oh! ne veux-tu que cela? dit la pauvre desolee. Je te donnerai tout, tout, pour arriver a mon enfant. Et elle pleura, elle pleura tant, que ses yeux, n'ayant plus de larmes, suivirent les larmes, qui etaient devenues des perles, et tomberent dans le lac, ou ils devinrent des diamants. Alors le genie du lac sortit ses deux bras de l'eau, la prit, et en un instant la transporta de l'autre cote de ses eaux. Puis il la deposa sur la rive, ou etait situe le palais des fleurs vivantes. C'etait un immense palais tout en verre, ayant plusieurs lieues de long, doucement chauffe l'hiver par des poeles invisibles, et l'ete par le soleil. La pauvre mere ne pouvait le voir, puisqu'elle n'avait plus d'yeux. Elle chercha en tatonnant, jusqu'a ce qu'elle en trouvat l'entree; mais sur le seuil se tenait la concierge du palais. --Que venez-vous chercher ici? demanda la concierge. --Oh! une femme! s'ecria la mere; elle aura pitie de moi. Puis, a la femme: --Je viens chercher la Mort, qui m'a pris mon enfant, dit-elle. --Comment es-tu venue jusqu'ici et qui t'y a aidee? demanda la vieille. --C'est le bon Dieu, dit la mere. Il a eu pitie de moi. Toi aussi, tu auras pitie de moi et tu me diras ou je puis retrouver mon enfant. --Je ne le connais pas, repondit la vieille, et, toi, tu ne peux plus le voir. Beaucoup de fleurs et d'arbres sont morts cette nuit. La Mort va bientot venir pour les replanter; car tu n'ignores pas que chaque creature humaine a son arbre ou sa fleur de vie, suivant que chacun est organise. Ils ont la meme apparence que les autres vegetaux, mais ils ont un coeur, et ce coeur bat toujours; car, lorsque les hommes ne vivent plus sur la terre, ils vivent au ciel. Et, comme les coeurs des enfants battent comme les coeurs des grandes personnes, peut-etre au toucher reconnaitras-tu le battement du tien. --Oh! oui, oui, dit la mere, je le reconnaitrai, j'en suis sure. --Quel age avait ton enfant? --Un an; il souriait depuis six mois, et avait dit pour la premiere fois _maman_, hier au soir. --Je vais te conduire dans la salle des enfants d'un an; mais que me donneras-tu? --Qu'ai-je encore a donner? demanda la mere. Rien, vous le voyez; mais, s'il faut aller pour vous pieds nus au bout du monde, j'irai! --Je n'ai rien a faire au bout du monde, repondit sechement la vieille; mais, si tu veux me donner tes longs et beaux cheveux noirs en echange de mes cheveux gris, je ferai ce que tu desires. --Ne vous faut-il que cela? dit la pauvre femme. Oh! prenez-les, prenez-les! Et elle lui donna ses longs et beaux cheveux noirs, et recut en echange les cheveux gris de la vieille. Elles entrerent alors dans la grande serre chaude de la Mort, ou fleurs, plantes, arbres, arbustes, sont ranges et etiquetes selon leur age. Il y avait des jacinthes sons des cloches de verre, des plantes aquatiques nageant a la surface des bassins, quelques-unes fraiches et bien portantes, d'autres malades et a demi fanees; des serpents d'eau se couchaient enroules sur celles-ci, et des ecrevisses noires grimpaient apres leurs tiges. Il y avait la de magnifiques palmiers, des chenes gigantesques, des platanes et des sycomores immenses; il y avait des bruyeres, des serpolets, du thym en fleurs. Chaque arbre, chaque plante, chaque fleur, chaque brin d'herbe avait son nom et representait une vie humaine, les unes en Europe, les autres en Afrique, celles-ci en Chine, celles-la au Groenland. Il y avait de grands arbres dans de petites caisses qui paraissaient sur le point d'eclater, etant devenues trop etroites. Il y avait aussi maintes petites plantes dans de trop grands vases, dix fois trop grands pour elles. Les caisses trop etroites representaient les pauvres, les vases trop grands representaient les riches. Enfin, la pauvre mere arriva dans la salle des enfants. --C'est ici, lui dit la vieille. Alors la mere se mit a ecouter battre les coeurs et a tater les coeurs qui battaient. Elle avait mis si souvent la main sur la poitrine du pauvre petit etre que la Mort lui avait pris, qu'elle eut reconnu ce battement du coeur de son enfant au milieu d'un million d'autres coeurs. --Le voila! le voila! s'ecria-t-elle enfin en etendant les deux mains sur un petit cactus qui se penchait tout maladif sur un cote. --Ne touche pas a la fleur de ton enfant, lui dit la vieille, mais place-toi ici tout pres. J'attends la Mort a chaque instant, et, quand elle viendra, ne lui laisse pas arracher la plante; mais menace-la, si elle persiste, d'en faire autant a deux autres fleurs: elle aura peur; car, pour qu'une plante, une fleur ou un arbre soient arraches, il faut l'ordre de Dieu, et ella doit compte a Dieu de toutes les plantes humaines. --Ah! mon Dieu, dit la mere, pourquoi ai-je si froid? --C'est la Mort qui rentre, dit la vieille; reste la et souviens-toi de ce que je t'ai dit. Et la vieille s'enfuit. A mesure que la Mort approchait, la mere sentait le froid redoubler. Elle ne pouvait la voir, mais elle devina qu'elle etait devant elle. --Comment as-tu pu trouver ton chemin jusqu'ici? demanda la Mort; comment surtout as-tu pu etre ici avant moi? --Je suis mere! repondit-elle. Et la Mort etendit son bras decharne vers le petit cactus; mais la mere le couvrit de ses mains avec tant de force et tant de precaution, qu'elle n'endommagea point une seule de ses feuilles. Alors la Mort souffla sur les mains de la mere, et elle sentit que ce souffle etait froid comme s'il sortait d'une bouche de marbre. Ses muscles se detendirent et ses mains se detacherent de la plante, sans force et sans chaleur. --Insensee! tu ne saurais lutter contre moi, dit la Mort. --Non; mais le bon Dieu le peut, repondit la mere. --Je ne fais que ce qu'il me commande, repliqua la Mort. Je suis son jardinier, je prends les arbres et les fleurs qu'il a plantes sur la terre et les replante dans le grand jardin du paradis. --Rends-moi donc mon enfant, dit la mere en pleurant et en suppliant; ou arrache mon arbre en meme temps que le sien. --Impossible, dit la Mort: tu as encore plus de trente annees a vivre. --Plus de trente annees! s'ecria la mere desesperee; et que veux-tu, o Mort, que je fasse de ces trente ans? Donne-les a quelque mere plus heureuse, comme j'ai donne mon sang au buisson, mes yeux au lac, mes cheveux a la vieille. --Non, dit la Mort, c'est l'ordre de Dieu et je n'y puis rien changer. --Eh bien, dit la mere, a nous deux alors.--Mort, si tu touches a la plante de mon enfant, j'arrache toutes ces fleurs. Et elle saisit a pleines mains deux jeunes fuchsias. --Ne touche pas a ces fleurs, s'ecria la Mort. Tu dis que tu es malheureuse, et tu veux rendre une autre mere plus malheureuse encore que toi; car ces deux fuchsias sont deux jumeaux. --Oh! fit la pauvre femme. Et elle lacha les deux fleurs. Il se fit un silence, pendant lequel on eut dit que la Mort eprouvait un mouvement de pitie. --Tiens, dit la Mort en presentant a la mere deux beaux diamants, voici tes yeux: je les ai peches en passant dans le lac; reprends-les; ils sont plus beaux et plus brillants qu'ils n'ont jamais ete. Je te les rends: regarde avec eux dans cette source profonde qui coule a cote de toi. Je te dirai les noms de ces deux fleurs que tu voulais arracher, et tu y verras tout l'avenir, toute la vie humaine de ces deux enfants. Tu apprendras alors ce que tu voulais detruire; tu verras ce que tu voulais refouler dans le neant. Et, reprenant ses yeux, la mere regarda dans la source. C'etait un magnifique spectacle que de voir a quel avenir de bonheur et de bienfaisance etaient reserves ces deux etres qu'elle avait failli aneantir. Leur vie s'ecoulait dans une atmosphere de joie, au milieu d'un concert de benedictions. --Ah! murmura la mere en mettant la main sur ses yeux, j'ai failli etre bien coupable. --Regarde, dit la Mort. Les deux fuchsias avaient disparu, et, a leur place, on voyait un petit cactus qui prenait la forme d'un enfant; puis l'enfant grandissait et devenait un jeune homme plein de brulantes passions; tout etait chez lui larmes, violences et douleur.--Il finissait par le suicide. --Ah! mon Dieu, qu'etait-ce que celui-la? demanda la mere. --C'etait ton enfant, repondit la Mort. La pauvre femme poussa un gemissement et s'affaissa sur la terre. Puis, apres un instant, levant les bras au ciel: --O mon Dieu, dit-elle, puisque vous l'avez pris, gardez-le. Ce que vous faites est bien fait. La Mort, alors, etendit le bras vers le petit cactus. Mais la mere lui arreta le bras d'une main, et, de l'autre, lui rendant ses deux yeux: --Attends, dit-elle, que je ne le voie pas mourir. Et la pauvre mere vecut trente ans encore, aveugle mais resignee. Dieu avait mis l'enfant au rang des anges;--il mit la mere au rang des martyrs. LE CURE DE BOULOGNE Voici une petite histoire gui est populaire dans la marine francaise, et que je meurs d'envie de populariser parmi les _terriens_. Vous me direz si elle valait la peine d'etre racontee. Le 14 novembre de l'annee 1766, une caleche decouverte, attelee de chevaux de poste, emportant trois officiers de marine, dont l'un etait assis sur la banquette du fond, et les deux autres sur la banquette de devant, ce qui indiquait une difference notable dans les grades, traversait le bois de Boulogne, venant de la barriere de l'Etoile, et suivant l'avenue de Saint-Cloud. A la hauteur du chateau de la Muette, elle croisa un pretre qui se promenait a petits pas, lisant son breviaire, dans une contre-allee. --He! postillon, cria l'officier assis au fond de la caleche, arretez donc un peu, s'il vous plait. Le postillon s'arreta. Cette invitation donnee a haute voix, et le bruit que fit le postillon en arretant ses chevaux, amenerent naturellement le pretre a lever la tete, et a fixer les yeux sur la caleche et les trois voyageurs. --Pardieu! je ne me trompais pas, dit l'officier assis au fond de la voiture, c'est toi, mon cher Remy? Le pretre regardait avec etonnement; cependant, peu a peu son visage s'eclairait du jour qui se faisait en lui-meme, et sa bouche passait de l'etonnenient au sourire. --Ah! dit-il enfin, c'est vous? --Comment, _vous_? --Non... c'est toi, Antoine! --Oui, c'est moi, Antoine de Bougainville. --Mon Dieu! qu'es-tu donc devenu depuis vingt-cinq ans que nous nous sommes quittes? --Ce que je suis devenu, cher ami? dit Bougainville; viens t'asseoir un instant pres de moi, et je te le dirai. --Mais... Le pretre regarda autour de lui avec inquietude, comme s'il avait peur de s'ecarter de son domicile. Bougainville comprit sa crainte. --Sois tranquille; nous irons au pas, repondit-il. Un valet descendit du siege de derriere, et abaissa le marchepied. --C'est qu'il est onze heures un quart, dit le pretre, et Marianne m'attend pour diner. --Ou demeures-tu, d'abord?... Mais assieds-toi donc! Et Bougainville tira legerement par sa soutane le pretre, qui s'assit. --Ou je demeure? dit celui-ci. --Oui. --A Boulogne... Je suis cure de Boulogne, mon ami. --Ah! ah! je t'en fais mon compliment; tu avais toujours eu la vocation. --Aussi, tu vois, suis-je entre dans les ordres. --Et tu es content? --Enchante, mon ami! La cure de Boulogne n'est pas une cure de premier ordre: elle ne rapporte que huit cents livres; mais mes gouts sont modestes, et il me reste encore quatre cents livres par an a donner aux pauvres. --Cher Remy!... Vous pouvez aller au petit trot, afin que nous perdions le moins de temps possible. Le postillon fit prendre a ses chevaux l'allure demandee, laquelle, si moderee qu'elle fut, n'en amena pas moins un nuage d'inquietude sur la physionomie du cure. --Mais sois donc tranquille, dit Bougainville, puisque nous allons du cote de Boulogne. --Mon ami, dit en riant l'abbe Remy, il y a vingt ans que je suis cure a Boulogne; il y a quinze ans que Marianne est avec moi, et jamais, a moins d'etre retenu pres d'un mourant, je ne suis rentre a midi cinq minutes; aussi, a midi juste, la soupe est sur la table, et... tu comprends?... --Oui; ne crains rien, je ne voudrais pas inquieter Marianne... A midi juste, tu seras chez toi. --Voila qui me rassure... Mais parlons un peu de toi-meme: n'est-ce pas l'uniforme de la marine que tu portes la? --Oui, je suis capitaine de vaisseau. --Comment cela se fait-il? Je te croyais avocat. --Vraiment? --Dame, en sortant du college, ne t'etais-tu pas mis a l'etude des lois? --Que veux-tu, mon cher Remy! toi, l'elu du Seigneur, tu dois mieux que personne connaitre le proverbe: "L'homme propose et Dieu dispose!" C'est vrai, j'ai ete recu, en 1752, avocat au parlement de Paris. --Ah! je savais bien, moi! dit le bon pretre on tirant de son breviaire son doigt, qui indiquait la place ou il en etait reste de sa lecture. Ainsi, tu as ete recu avocat? --Oui; mais, en meme temps que j'etais recu avocat, continua Bougainville, je me faisais inscrire aux mousquetaires. --Oh! en effet, tu avais toujours eu du gout pour les armes, et surtout des dispositions pour les mathematiques. --Tu te rappelles cela? --Tiens, par exemple! N'etais-je pas ton meilleur ami au college? --Ah! c'est bien vrai! --Est-ce toi ou ton frere Louis qui est de l'Academie? Bougainville sourit. --C'est mon frere, dit-il, ou plutot c'etait mon frere; car il faut que tu saches que j'ai eu le malheur de le perdre, il y a trois ans. --Ah! pauvre Louis... Mais, que veux-tu! nous sommes tous mortels, et il fait bon ne regarder cette vie que comme un voyage qui nous mene au port... Pardon, mon ami, il me semble que nous passons Boulogne. Bougainville regarda a sa montre. --Bah! dit-il, qu'importe! il n'est que onze heures et demie, et, par consequent, tu as encore vingt bonnes minutes devant toi. Plus vite, postillon! --Comment, plus vite? --Puisque tu es presse, mon ami! --Bougainville!... --Quoi! le desir de savoir ce que je suis devenu ne l'emporte pas en toi sur la crainte d'inquieter Marianne par un retard de cinq minutes?... Oh! le triste ami que j'ai la! --Tu as raison... ma foi, cinq minutes de plus ou de moins... Raconte-moi cela, mon cher Antoine. D'ailleurs, quand je dirai a Marianne que c'est pour toi et par toi que je suis en retard, elle ne grondera plus. --Marianne me connait donc? --Si elle te connait? Je le crois bien! Vingt fois je lui ai parle de toi... Mais, voyons, depeche-toi, et acheve de me dire comment il se fait que, ayant ete recu avocat, et t'etant fait inscrire dans les mousquetaires, je te retrouve officier de marine. -C'est bien simple, et, en deux mots, je vais t'expliquer tout cela. En 1753, j'entrai comme aide-major dans le bataillon provincial de Picardie; l'annee suivante, je fus nomme aide de camp de Chevert, que je quittai pour devenir secretaire d'ambassade a Londres et me faire recevoir membre de la Societe royale; en 1756, je partis comme capitaine de dragons avec le marquis de Montcalm, charge de defendre le Canada... --Bon! bon! bon! interrompit l'abbe Remy, je te vois venir!... Continue, mon ami, continue, je t'ecoute. Completement captive par le recit de Bougainville, l'abbe n'avait pas remarque que les chevaux etaient passes tout doucement du petit trot au grand trot. Bougainville continua: --Une fois au Canada, j'etais presque maitre de mon avenir; je n'avais qu'a bien faire pour arriver a tout. Je fus charge par le marquis de Montcalm de plusieurs expeditions, que je menai a bonne fin; ainsi, par exemple, apres une marche de soixante lieues a travers des bois que l'on jugeait impenetrables, et tantot sur un terrain couvert de neige, tantot sur les glaces de la riviere de Richelieu, je m'avancai jusqu'au fond du lac du Saint-Sacrement, ou je brulai une flottille anglaise sous le fort meme qui la protegeait. --Comment, dit l'abbe, c'est toi qui as fait cela? Oh! j'ai lu la relation de cet evenement; mais je ne savais pas que tu en fusses le heros... --N'as-tu pas reconnu mon nom? --J'ai reconnu le nom, mais je n'ai pas reconnu l'homme... Comment veux-tu que je reconnaisse, dans un basochien que je quitte etudiant les lois, et aspirant a etre avocat au parlement, un gaillard qui brule des flottes au fond du Canada?... Tu comprends bien que ce n'etait pas possible. En ce moment, la voiture s'arreta devant une maison de poste. --Oh! dit l'abbe Remy, ou sommes-nous, Antoine? --Nous sommes a Sevres, mon ami. --A Sevres!... Et quelle heure est-il? Bougainville regarda a sa montre. --Il est midi dix minutes. --Oh! mon Dieu! s'ecria l'abbe; mais jamais je ne serai a Boulogne pour midi. --C'est plus que probable. --Une lieue a faire! --Une lieue et demie. --Si, au moins, je trouvais un coucou... L'abbe se leva tout droit dans la voiture, porta ses regards autour de lui aussi loin que la vue pouvait s'etendre, et n'apercut pas le plus mince vehicule. --N'importe, j'irai a pied. --Mais non, tu n'iras pas a pied, dit Bougainville. --Comment, je n'irai pas a pied? --Non, il ne sera pas dit que tu auras attrape une pleuresie pour avoir fait la conduite a un ami. --J'irai doucement. --Oh! je te connais; tu craindras d'etre gronde par mademoiselle Marianne, tu presseras le pas, tu arriveras en sueur, tu boiras froid, tu te donneras une fluxion de poitrine... un imbecile de medecin te purgera au lieu de te saigner, ou te saignera au lieu de te purger, et, trois jours apres, bonsoir... plus d'abbe Remy! --Il faut pourtant que je retourne a Boulogne. He! postillon! postillon! arretez... arretez donc! La voiture, relayee, repartait au trot. --Ecoute, dit Bougainville, voici ce qu'il y a de mieux a faire. --Ce qu'il y a de mieux a faire, mon bon ami, mon cher Antoine, c'est d'arreter les chevaux, afin que je descende et que je regagne Boulogne. --Mais non, dit Bougainville; ce qu'il y a de mieux a faire, c'est de venir avec moi jusqu'a Versailles. --Jusqu'a Versailles?... --Oui, puisque tu as manque le diner de mademoiselle Marianne, tu dineras avec moi a Versailles. Pendant que j'irai prendre les derniers ordres de Sa Majeste, un de ces messieurs se chargera de trouver un coucou qui te ramenera a Boulogne. --En verite, mon ami, ce serait avec grand plaisir, mais... --Mais quoi? L'abbe Remy tata les poches de sa veste, plongea alternativement les deux mains jusqu'au fond de ses goussets. --Mais, continua-t-il, Marianne n'a pas mis d'argent dans mes poches. --Qu'a cela ne tienne, mon cher Remy: a Versailles, je demanderai au roi cent ecus pour les pauvres de Boulogne; le roi me les accordera, je te les donnerai; tu leur emprunteras un petit ecu afin de retourner en coucou a Boulogne, et tout sera dit. --Comment, tu crois que le roi te donnera cent ecus pour mes pauvres? --J'en suis sur. --Parole d'honneur? --Foi de gentilhomme! --Mon ami, voila qui me decide. --Merci! tu ne serais pas venu pour moi, et tu viens pour tes pauvres; mieux vaut, a ce qu'il parait, etre ton pauvre que ton ami. --Je ne dis pas cela, mon cher Antoine; mais, tu comprends, un cure qui se derange, il lui faut une excuse. --Une excuse?... Oh! si tu decouchais, je ne dis pas... --Comment, si je decouchais? s'ecria l'abbe Remy effraye; aurais-tu donc l'intention de me faire decoucher?... Postillon! he! postillon! --Mais non, n'aie donc pas peur... Au train dont nous allons, nous serons a Versailles a une heure; nous aurons dine a deux; tu pourras partir a trois. --Pourquoi a trois, et pas a deux? --Mais parce qu'il me faut le temps de voir le roi et de lui demander les cent ecus. --Ah! c'est vrai. --Trois heures pour revenir en coucou de Versailles; tu seras chez toi a six heures. --Que dira Marianne? --Bah! quand Marianne te verra revenir avec cent ecus emanant directement du roi, Marianne sera heureuse et fiere de ton influence. --Tu as, ma foi, raison... Tu me raconteras tout ce que le roi t'aura dit; elle en aura pour huit jours, avec ses voisines, a parler de cette aventure. --Ainsi, c'est convenu, nous dinons a Versailles? --Va pour Versailles! Mais, au moins, dis-moi la fin de ton histoire. --Ah! c'est vrai!... Nous en etions a mon expedition sur le Saint-Sacrement. Elle me valut le grade de marechal des logis de l'un des corps d'armee, et la mission d'aller a Versailles expliquer la situation precaire du gouverneur du Canada et demander pour lui du renfort. Je restai deux ans et demi en France sans rien obtenir de ce que je demandais; il est vrai que j'obtins ce que je ne demandais pas, c'est-a-dire la croix de Saint-Louis et le grade de colonel a la suite du regiment de Rouergue. J'arrivai au Canada juste pour recevoir du marquis de Montcalm le commandement des grenadiers et des volontaires dans la fameuse retraite de Quebec, que je fus charge de couvrir. Arrive sous les murs de la ville, Montcalm crut pouvoir risquer une bataille; les deux generaux furent tues: Montcalm, dans nos rangs; Wolf, dans ceux des Anglais. Montcalm mort, notre armee battue, il n'y avait plus moyen de defendre le Canada. Je revins en France, et je fis, en qualite d'aide de camp de M. de Choiseul-Stainville, la campagne de 1761, en Allemagne... --Mais alors, c'est donc a toi, interrompit le cure de Boulogne, que le roi a fait cadeau de deux canons? --Qui t'a appris cela? --Mais je l'ai lu, mon ami, dans la _Gazette de la Cour_.. Aurais-je pu penser que ce Bougainville-la etait mon ami Antoine? --Et qu'as-tu dit du cadeau? --Dame, il m'a paru bien merite... mais, pourtant, j'ai trouve que le roi aurait pu donner a ce M. Bougainville, que j'etais si loin de me douter etre toi, quelque chose de plus facile a transporter que deux canons... car enfin, c'est tres-honorable, deux canons, mais on ne peut pas conduire cela partout ou l'on va. --Il y a du vrai dans ce que tu dis la, reprit Bougainville en riant; mais, comme en meme temps le roi venait de me nommer capitaine de vaisseau et de me charger de fonder, pour les habitants de Saint-Malo et aussi pour moi-meme, un etablissement dans les iles Malouines, je pensai que mes deux canons pourraient avoir la leur utilite. --Ah! cela, c'est vrai, dit l'abbe Remy; mais, excuse mon ignorance en geographie, mon cher Antoine, ou prends-tu les iles Malouines? --Pardon, mon ami, dit Bougainville, j'aurais du les appeler les iles Falkland, attendu que c'est moi qui leur ai donne ce nom d'iles Malouines, en l'honneur de la ville de Saint-Malo. --A la bonne heure! dit l'abbe Remy en souriant, sous ce nom-la, je les reconnais! Les iles Falkland appartiennent a l'archipel de l'ocean Atlantique; je les vois d'ici, pres de la pointe meridionale de l'Amerique du Sud, a l'est du detroit de Magellan. --Par ma foi, dit Bougainville, Strong, qui les a baptisees, n'aurait pas mieux determine leur gisement... Tu t'occupes donc de geographie dans ta cure de Boulogne? --Oh! mon ami, etant jeune, j'avais toujours ambitionne une mission dans les Indes... J'etais ne voyageur, moi, et je ne sais pas ce que j'aurais donne pour faire le tour du monde... autrefois, pas maintenant. --Oui, je comprends, dit Bougainville en echangeant un coup d'oeil avec ses deux compagnons, aujourd'hui, cela te derangerait de tes habitudes... Alors, tu as voyage? --Mon ami, je n'ai jamais depasse Versailles. --Ainsi, tu ne connais pas la mer? --Non. --Tu n'as jamais vu un vaisseau? --J'ai vu le coche d'Auxerre. --C'est quelque chose; mais cela ne peut te donner qu'une idee tres-imparfaite d'une fregate de soixante canons. --Je le crois, comme toi, ajouta naivement l'abbe Remy. Et tu dis donc que tu partis pour les iles Malouines, ou le gouvernement t'avait autorise a fonder un etablissement,--que tu fondas, je n'en doute pas? --En effet... Malheureusement, les Espagnols, apres la paix de Paris, firent valoir leurs droits sur ces iles; leur reclamation parut juste a la cour de France, qui les leur rendit, a la condition qu'ils m'indemniseraient des frais que j'avais faits. --Et t'ont-ils indemnise, au moins? --Oui, mon cher ami, ils m'ont donne un million. --Un million?... Peste! joli denier. Le bon abbe avait presque jure, comme on voit. --Et, aujourd'hui, continua-t-il, tu vas?... --Je vais au Havre. --Pour quoi faire?... Mais, pardon, mon ami, peut-etre suis-je indiscret... --Indiscret? Ah! par exemple!... Je vais au Havre pour visiter une fregate dont le roi vient de me nommer capitaine. --Et elle s'appelle, ta fregate? --_La Boudeuse_. --Ce doit etre un beau batiment? --Superbe. L'abbe Remy poussa un soupir. Il etait evident que le pauvre pretre pensait au plaisir qu'il eut eprouve, du temps qu'il etait libre, a voir la mer et a visiter une fregate. Ce soupir amena entre Bougainville et les deux officiers un nouvel echange de regards accompagnes d'un sourire. Sourire et regards passerent inapercus du digne abbe Remy, qui etait tombe dans une si profonde reverie, qu'il ne revint a lui que lorsque la voiture s'arreta devant un grand hotel. --Ah! il parait que nous sommes arrives, dit-il. J'ai tres-faim! --Eh bien, nous n'attendrons pas, car le diner doit etre commande d'avance. --L'agreable vie que celle de capitaine de vaisseau! dit l'abbe: on recoit des millions des Espagnols; on court la poste dans une bonne caleche, et, quand on arrive, on trouve un diner qui vous attend! ... Pauvre Marianne! elle a dine sans moi, elle! --Bah! dit Bougainville, une fois n'est pas coutume ... Nous allons diner sans elle, nous, et j'espere que son absence ne t'otera pas l'appetit. --Oh! sois tranquille... C'est que j'ai veritablement tres-faim. --Eh bien, alors, a table! a table! --A table! repeta gaillardement l'abbe Remy. Le diner etait bon; Bougainville etait un gourmet; il ne buvait que du vin de Champagne; la mode venait d'etre inventee de le glacer. Tout cure--fut-ce le cure d'une bourgade ou d'un hameau, fut-ce le desservant d'une chapelle sans paroissiens--est aussi un tant soi peu gourmet; l'abbe Remy, si modeste qu'il etait, avait ce cote sensuel dont la nature a dote le palais des hommes d'Eglise. Il voulut d'abord ne boire que quelques gouttes de vin dans son eau; puis il melangea le vin et l'eau en parties egales; puis, enfin, il se decida a boire son vin pur. Quand Bougainville le vit arrive a ce point, il se leva, annoncant que l'heure etait venue pour lui de se presenter chez le roi, auquel il allait adresser la requete relative aux pauvres de Boulogne. Les deux officiers devaient, pendant ce temps, tenir compagnie a l'abbe Remy. Comme il l'avait dit, Bougainville fut absent une heure. Malgre les instances des officiers, le digne pretre s'etait tenu dans un etat d'equilibre qui faisait honneur a sa volonte. --Eh bien, dit-il en apercevant Bougainville, et mes pauvres? --Ce n'est pas trois cents livres que le roi m'a donnees pour eux, dit Bougainville en tirant un rouleau de sa poche; c'est cinquante louis! --Comment, cinquante louis? s'ecria l'abbe Remy tout ebouriffe de la largesse royale; douze cents livres?... --Douze cents livres. --Impossible! --Les voici. L'abbe Remy tendit la main, --Mais le roi me les a remises a une condition. --Laquelle? --C'est que tu boiras a sa sante. --Oh! qu'a cela ne tienne! Et il presenta son verre, sur le bord duquel Bougainville inclina le goulot de la bouteille. --Assez! assez! dit l'abbe. --Allons donc! reprit Bougainville, un demi-verre? Eh bien, le roi serait content s'il voyait boire a sa sante dans un verre a moitie vide! --Le fait est, dit gaiement l'abbe Remy, que douze cents livres, cela vaut bien un verre entier... Verse tout plein, Antoine, et a la sante du roi! --A la sante du roi! repeta Bougainville. --Ah! dit l'abbe Remy en posant son verre sur la table, voila ce qui s'appelle une veritable orgie!... Il est vrai que c'est la premiere que je fais, et que de longtemps je n'aurai pas l'occasion d'en faire une seconde. --Sais-tu une chose? dit Bougainville en posant ses coudes sur la table. --Non, repondit l'abbe Remy, dont les yeux brillaient comme des escarboucles. --Une chose que tu devrais faire. --Laquelle? --Tu m'as dis que tu n'avais jamais vu la mer. --Jamais. --Eh bien, tu devrais venir au Havre avec moi. --Moi?... au Havre avec toi?... Mais tu n'y songes pas, Antoine. --Au contraire, je ne songe qu'a cela... Un verre de vin de Champagne. --Merci, je n'ai deja que trop bu! --Ah! a la sante de tes pauvres... c'est un toast que tu ne saurais refuser. --Oui, mais une goutte. --Une goutte! quand tu as bu le verre plein pour le roi? Ah! cela n'est pas evangelique, mon cher Remy; Notre-Seigneur a dit: "Les premiers seront les derniers... " Un verre plein pour les pauvres de Boulogne, ou pas du tout. --Va donc pour le verre plein, mais c'est le dernier! Et l'abbe, bon catholique, vida aussi gaillardement son verre a la sante des pauvres qu'il l'avait vide a la sante du roi. --La! dit Bougainville; et, maintenant, c'est dit, nous partons pour le Havre. --Antoine, tu es fou! --Tu verras la mer, mon ami... et quelle mer! pas un lac, comme celte pauvre Mediterranee: l'Ocean, qui enveloppe le monde! --Ne me tente pas, malheureux! --L'Ocean, que tu avoues toi-meme avoir eu envie de voir toute ta vie! --_Vade retro_, _Satanas_! --C'est l'affaire de huit jours. --Mais tu ne sais donc pas que, si je m'absentais huit jours sans conge, je perdrais ma cure! --J'ai prevu le cas, et, comme monseigneur l'eveque de Versailles etait chez le roi, je lui ai fait signer ta permission, en lui disant que tu venais avec moi. --Tu lui as dit cela? --Oui. --Et il a signe ma permission? --La voici. --C'est, parbleu! bien sa signature!... Bon! voila que je jure, moi! --Mon ami, tu es marin dans l'ame. --Donne-moi mes cinquante louis; et laisse-moi m'en aller. --Voici les cinquante louis; mais tu ne t'en iras pas. --Pourquoi cela? --Parce que je suis autorise par le roi a t'en remettre cinquante autres au Havre, et que tu ne seras pas assez mauvais chretien pour priver tes pauvres,--c'est-a-dire tes enfants, ton troupeau, ceux dont le Seigneur t'a donne la garde,--de cinquante beaux louis d'or! --Eh bien, s'ecria l'abbe Remy, va pour le voyage du Havre! mais c'est uniquement pour eux que j'y consens. Puis, s'arretant tout a coup: --Mais non, dit-il avec explosion, c'est impossible! --Comment, impossible? --Et Marianne!... --Tu vas lui ecrire qu'elle ne soit pas inquiete. --Que lui dirai-je, mon ami? --Tu lui diras que tu as rencontre l'eveque de Versailles, et qu'il t'a donne une mission pour le Havre. --Ce sera mentir, cela! --Mentir pour un bon motif n'est pas peche, c'est vertu. --Elle ne me croira pas. --Tu lui montreras ta permission signee de l'eveque. --Tiens, c'est vrai... Ah! ces avocats, ces militaires, ces marins, ils ont reponse a tout. --Voyons, veux-tu une plume, de l'encre et du papier? L'abbe Remy reflechit un instant, et sans doute se dit-il qu'un mensonge ecrit etait un plus gros peche qu'un mensonge de vive voix, car, tout a coup: --Non, dit-il, j'aime mieux lui conter cela a mon retour... Mais elle me croira mort. --Elle n'en sera que plus joyeuse de te revoir vivant. --Alors, mon ami, ne me laisse pas le temps de la reflexion, enleve-moi! --Rien de plus facile! Puis, se tournant vers les deux officiers: --Les chevaux sont atteles, n'est-ce pas? --Oui, capitaine. --Eh bien, en voiture, alors! --En voiture! repeta l'abbe Remy, comme un homme qui se jette tete baissee dans un peril inconnu. --En voiture! repeterent gaiement les deux officiers. On monta en voiture, on courut la poste toute la nuit; le lendemain, a cinq heures du matin, on etait au Havre. Bougainville choisit lui-meme la chambre que devait occuper son ami, lequel, fatigue de la route, et un peu alourdi encore du diner de la veille, s'endormit, et ne se reveilla qu'a midi. Juste comme il se reveillait, Bougainville entra dans sa chambre et ouvrit les fenetres. L'abbe jeta un cri de surprise et d'admiration: les fenetres donnaient sur la mer. A un quart de lieue en rade se balancait gracieusement _la Boudeuse_, affourchee sur ses ancres. --Oh! demanda l'abbe Remy, qu'est-ce que ce magnifique batiment? --Mon ami, dit Bougainville, c'est _la Boudeuse_, ou nous sommes attendus pour diner. --Comment, tu veux que je m'embarque? --Bon! tu serais venu au Havre, et tu t'en retournerais sans avoir visite un batiment? Mais, cher ami, c'est comme si tu allais a Rome sans voir le pape. --C'est vrai, dit l'abbe Remy; mais quand revenons-nous? --Cela te regarde... apres diner, quand tu voudras... Tu donneras tes ordres; c'est toi qui seras capitaine a mon bord. --Eh bien, partons plus tot que plus tard... Nous avons mis quatorze heures pour venir; mais je mettrai bien cinq ou six jours pour m'en aller. --Que t'importe, puisque tu as permission pour une semaine? --Je sais bien; mais, vois-tu, c'est Marianne... --Te figures-tu les cris de joie qu'elle poussera en te revoyant? --Tu crois que ce seront des cris de joie? --Mordieu! je l'espere bien! --Moi aussi, je l'espere, dit l'abbe d'un air qui prouvait qu'il y avait dans son esprit plus de doute que d'esperance. Puis, en homme qui a jete son bonnet par-dessus les moulins: --Allons, allons, dit-il, a la fregate! Bougainville semblait etre servi par des genies, et ces genies semblaient obeir a l'abbe Remy. De meme que, lorsque celui-ci avait crie: " Au Havre! " il avait trouve la caleche tout attelee, de meme, en criant: " A la fregate " il trouva la yole du capitaine toute paree. Il descendit dans la barque, s'assit pres de Bougainville, qui prit le gouvernail. Douze matelots attendaient, les rames levees. Bougainville fit un signe; les douze rames retomberent, battant l'eau d'un mouvement si egal, qu'elles ne frapperent qu'un seul coup. La yole volait sur la mer comme ces araignees des eaux qui glissent sur leurs longues pattes. En moins de dix minutes, on etait a bord. Il va sans dire que cette merveille maritime qu'on appelle une fregate eveilla au plus haut degre l'enthousiasme du bon abbe Remy; il demanda a Bougainville le nom de chaque mat, de chaque vergue, de chaque agres. De voiles, il n'en etait pas question: toutes etaient carguees. Au milieu de la nomenclature des differentes pieces qui composent un batiment, on vint prevenir le capitaine qu'il etait servi. L'abbe et lui descendirent dans la salle a manger. La salle a manger pouvait le disputer en commodite et en elegance a celle du plus riche chateau des environs de Paris. L'abbe marchait d'etonnement en etonnement. Par bonheur, quoiqu'on fut au 15 novembre, la mer etait magnifique: il faisait une de ces belles journees d'automne qui semblent un adieu envoye a la terre par ce soleil d'ete que l'on ne reverra que dans six mois. L'abbe Remy n'avait pas le moindre mal de mer, ce qui lui valut les felicitations des officiers superieurs admis a la table du capitaine, et celles du capitaine lui-meme. Cependant, vers le milieu du diner, il lui sembla que le mouvement de la fregate augmentait. Bougainville repondit que c'etait le reflux, et se livra a l'expose d'une savante theorie sur les marees. L'abbe Remy ecouta avec la plus grande attention et le plus vif plaisir la dissertation scientifique de son ami, et, comme il n'etait pas etranger aux sciences physiques, il fit, de son cote, des observations qui parurent ravir en admiration les officiers. Le diner se prolongea plus longtemps que les convives ne le croyaient eux-memes. Rien ne trompe sur la duree des heures comme une conversation interessante arrosee de bon vin. Puis arriva le cafe, ce doux nectar pour lequel l'abbe Remy avouait sa predilection. Celui du capitaine Bougainville offrait un si savant et si heureux melange de moka et de marlinique, qu'en le sirotant, a petites gorgees, l'abbe Remy declara n'en avoir jamais pris de pareil. Puis, apres le cafe, vinrent les liqueurs, ces fameuses liqueurs de madame Anfoux, qui faisaient les delices des gourmets de la fin du dernier siecle. Enfin, les liqueurs savourees, l'abbe Remy proposa de remonter sur le pont. Bougainville ne fit aucune opposition a ce desir; seulement, il fut oblige, dans l'escalier, de donner le bras a son ami, lequel attribuait naivement son defaut d'equilibre au vin de Champagne, au cafe moka et aux liqueurs de madame Anfoux. La fregate marchait babord amures, le cap au nord-nord-ouest, ayant le vent grand largue, toutes voiles dehors, des bonnettes basses aux bonnettes de perroquet. Il n'y avait pas jusqu'aux voiles d'etai qui ne fussent deployees. On pouvait filer onze noeuds a l'heure. Le premier sentiment du bon abbe fut tout a l'admiration que lui causait ce chef-d'oeuvre d'architecture maritime endimanche de toutes ses voiles. Puis il s'apercut que la fregate marchait. Puis il regarda autour de lui. Puis il poussa un cri de terreur. La terre de France n'apparaissait plus que comme un nuage a l'horizon. Il regarda Bougainville d'un air qui contenait toute la gamme des reproches que peut faire a un ami la confiance trompee. --Mon cher, lui dit Bougainville, j'ai eu tant de bonheur a te revoir, toi, mon plus ancien et mon plus cher camarade, que j'ai resolu que nous ne nous quitterions que le plus tard possible... Il me fallait un aumonier a bord de ma fregate; j'ai demande pour toi cette place a Sa Majeste, qui t'a fait la grace de te l'accorder avec mille ecus d'appointements... Voici ton diplome. L'abbe Remy jeta un regard effare sur sa nomination. --Mais, dit-il, ou allons-nous? --Faire le tour du monde, mon cher. --Et combien de temps cela peut-il demander, de faire le tour du monde? --Oh! de trois ans a trois ans et demi tout au plus... Mais compte plutot trois ans et demi que trois ans. L'abbe se laissa tomber aneanti sur le banc de quart. --Oh! murmura-t-il, je n'oserai jamais me representer devant Marianne!... --Je te promets de te reconduire jusqu'au presbytere, et de faire ta paix avec elle, dit Bougainville. Le 15 mai 1770, la fregate _la Boudeuse_ rentrait dans la port de Saint-Malo. Il y avait juste trois ans et demi qu'elle avait quitte le Havre; Bougainville ne s'etait pas trompe d'un jour. Dans l'intervalle, elle avait fait le tour du monde. Dieu seul sait ce qui se passa dans la premiere entrevue qui eut lieu entre l'abbe Remy et Marianne! UN FAIT PERSONNEL Parlons d'une lettre de moi qui a fait beaucoup plus de bruit que je ne desirais qu'elle en fit, et surtout qu'elle n'etait appelee a en faire. Un jour, un de mes amis vint me dire, tout indigne, que mademoiselle Augustine Brohan, correspondante du _Figaro_, sous le nom de Suzanne, venait sinon d'insulter, du moins d'attaquer Victor Hugo. Je voudrais qu'une fois pour toutes on comprit bien le triple sentiment qui m'attache a Victor Hugo. Je le connais depuis la soiree de _Henri III_, c'est-a-dire depuis le 11 fevrier 1828; depuis ce jour, il est mon ami; depuis longtemps, j'etais son admirateur: je le suis toujours. Seulement, aujourd'hui a ces deux sentiments s'en joint un troisieme, pour lequel je cherche inutilement un nom. C'est au coeur de le comprendre; mais la langue ne peut l'exprimer. Victor Hugo est proscrit. Qu'eprouve de plus, pour un homme proscrit, celui qui deja l'aime et l'admire? Quelque chose comme une religion. Eh bien, c'etait contre cette religion que, a mon avis, venait d'etre commis un acte qui ressemblait a un sacrilege, surtout de la part d'une artiste dramatique, surtout de la part d'une actrice qui a joue dans les pieces de Hugo, surtout de la part d'une femme! Le coup qui ne pouvait atteindre Hugo me frappa profondement. Je pris la plume, et, sans intention aucune de publicite, j'ecrivis a M. le directeur du Theatre-Francais la lettre suivante: " Monsieur, " J'apprends que le courrier du _Figaro_, signe Suzanne, est de mademoiselle Augustine Brohan. " J'ai pour M. Victor Hugo une telle amitie et une telle admiration, que je desire que la personne qui l'attaque au fond de son exil ne joue plus dans mes pieces. " Je vous serai, en consequence, oblige de retirer du repertoire _Mademoiselle de Belle-Isle_ et _les Demoiselles de Saint-Cyr_, si vous n'aimez mieux distribuer a qui vous voudrez les deux roles qu'y joue mademoiselle Brohan. " Veuillez agreer, etc. " ALEX. DUMAS. " Je savais parfaitement que je n'avais pas le droit de retirer mes pieces du repertoire; je savais parfaitement que je n'avais pas le droit de retirer mes roles a mademoiselle Brohan. Je protestais, voila tout. Si j'eusse eu le droit de retirer pieces ou roles, je les eusse retires par huissier, et n'eusse point ecrit au directeur. Je crus, en effet, un instant, que l'on avait accede a ma priere. On joua _les Demoiselles de Saint-Cyr_, et mademoiselle Fix avait repris le role de mademoiselle Brohan. Mais on joua _Mademoiselle de Belle-Isle_, et mademoiselle Brohan avait conserve son role. C'est alors seulement que je crus que ma lettre devait etre publiee, et que je la publiai. Cette lettre fit un effet auquel j'etais loin de m'attendre. Je n'y avais vu qu'un acte d'amitie: on y vit un acte,--a peine oserai-je le dire--un acte de courage. De courage, bon Dieu! on est courageux a bon marche, par le temps qui court! La lettre eut un echo rapide dans un grand nombre de coeurs. Je recus cinquante cartes, je recus vingt lettres. Je me contenterai de citer trois de ces lettres. " Monsieur Alexandre Dumas, " Ce sont d'obscurs citoyens inconnus de vous, inconnus de M. Victor Hugo, qui, au nom de la gloire et de l'infortune insultees par une femme, viennent, dans toute l'effusion de leur coeur, vous remercier de votre noble lettre a M. Empis. " General TRAVAILLAUD; AUGUSTE OLLIER; SALVADOR BER; J. GAUDARD. " " Cher Dumas, " Du fond de notre chartreuse, ou votre souvenir est vivant comme partout ou nous vivons, je vous embrasse avec la plus vive tendresse; c'est un elan de soeur qui vous remercie de vous ressembler toujours, fidele ami du malheur. Pauline a bondi pour m'apprendre cette sublime et simple protestation qui soude ensemble les deux plus grands coeurs du monde et nos deux plus cheres gloires: la sienne s'appelle _Souffrance_ et la votre _Bonte_, " Merci pour nous tous de la part du bon Dieu. " MARCELINE [Footnote: Madame Desbordes-Valmere.]." " Cher Dumas, " Les journaux belges m'apportent, avec tous les commentaires glorieux que vous meritez, la lettre que vous venez d'ecrire au directeur du Theatre-Francais. " Les grands coeurs sont comme les grands astres: ils ont leur lumiere et leur chaleur en eux; vous n'avez donc pas besoin de louanges; vous n'avez donc pas meme besoin de remerciments; mais j'ai besoin de vous dire, moi, que je vous aime tous les jours davantage, non-seulement parce que vous etes un des eblouissements de mon siecle, mais aussi parce que vous etes une de ses consolations. " Je vous remercie. " Mais venez donc a Guernesey; vous me l'avez promis, vous savez. Venez y chercher le serrement de main de tous ceux qui m'entourent, et qui ne se presseront pas moins filialement autour de vous qu'autour de moi. " Votre frere, " VICTOR HUGO. " N'est-ce pas trop, en verite, de trois lettres pareilles, en recompense d'avoir accompli un simple devoir, cede a un premier mouvement de coeur? Ah! monsieur de Talleyrand, vous avez profere un grand blaspheme, quand vous avez dit: " Ne cedez pas a votre premier mouvement, car c'est le bon. " Mais, comme vous vous etes enleve une grande joie en le mettant en pratique, j'espere que Dieu ne vous a pas impose d'autre punition en l'autre monde que celle que vous vous etiez faite a vous-meme en celui-ci. Le choeur de desapprobation qui s'etait eleve contre mademoiselle Augustine Brohan etait tel, qu'elle crut devoir me repondre. Un matin, on m'apporta _le Constitutionnel_, et j'y lus cette lettre: " Monsieur le Redacteur, " J'ai lu, dans _l'Independance belge_, une lettre par laquelle M. Alexandre Dumas pere invite M. l'administrateur general de la Comedie-Francaise a retirer du repertoire les pieces de _Mademoiselle de Belle-Isle_ et des _Demoiselles de Saint-Cyr_, ou a distribuer a une autre artiste les roles dont je suis chargee dans ces ouvrages. " M. Dumas sait tres-bien qu'il n'a le droit, ni de retirer les pieces du repertoire, ni d'en changer la distribution. " Il doit savoir egalement que, depuis plus d'un an, j'ai spontanement renonce, en faveur de mademoiselle Fix, au role, un peu trop jeune pour moi, de la pensionnaire de Saint-Cyr. " Ce qu'il ignore, peut-etre, c'est que je n'ai joue le role secondaire de la marquise de Prie dans _Mademoiselle de Belle-Isle_, pour les debuts de mademoiselle Stella Colas, qu'a regret et sur les instances reiterees de M. Empis. " J'y renoncerai avec empressement, le jour ou le jugera convenable M. l'administrateur du Theatre-Francais, a qui j'ai ete heureuse de prouver en cette occasion mon desir de lui plaire. " Quant a la lecon que M. Dumas pretend me donner, je ne saurais l'accepter. J'ai pu, dans un moment inopportun peut-etre, porter un jugement consciencieux sur des actes et des ecrits que leur auteur lui-meme livrait au public; je ne blessais ni d'anciennes amities, ni meme d'anciennes admirations. Mais, dans ces questions delicates, moins qu'a personne il appartient de prendre la parole a l'homme qui n'a pas su respecter dans ses anciens bienfaiteurs un exil doublement sacre. " Agreez, etc., " A. BROHAN. " Nous ne sommes de l'avis de mademoiselle Brohan, ni sur le role de mademoiselle Mauclerc, ni sur celui de madame de Prie. Mademoiselle Augustine Brohan, agee de trente-sept ans a peine, et toujours jolie, pouvait parfaitement jouer la pensionnaire de Saint-Cyr, puisque mademoiselle Mars, a cinquante, jouait celui de la duchesse de Guise, et, a cinquante-huit, celui de mademoiselle de Belle-Isle. Quant au role _secondaire_ de madame de Prie, qu'elle a joue par complaisance, dit-elle, peut-etre est-il devenu un role secondaire aujourd'hui; mais, du temps de mademoiselle Mante, c'etait un premier role; j'en appelle a tous ceux qui l'ont vu jouer a cette eminente actrice. Passons a mon ingratitude envers _mes bienfaiteurs_. Je ne discuterai pas avec mademoiselle Brohan la signification multiple de ce mot bienfaiteur. Je le prends dans son sens ordinaire et moral. Donc, quant a mon ingratitude envers _mes bienfaiteurs_, je remercie mademoiselle Augustine Brohan de me placer sur ce terrain. Je vois que, malgre ma lettre, elle est toujours restee mon amie. Attaque, je dois repondre. Ceux qui ont lu mes _Memoires_ savent qu'entre dans les bureaux du duc d'Orleans, en 1823, sur la recommandation du general Foy, j'y restai sept ans: Une annee, comme expeditionnaire, a 1,200 francs; Trois ans, comme employe au secretariat, a 1,500 francs; Deux ans, comme commis d'ordre, a 2,000 francs; Deux ans, comme bibliothecaire adjoint, a 1,200 francs. La se sont bornes a mon egard les bienfaits du duc d'Orleans (Louis-Philippe), bienfaits en echange desquels je lui consacrais neuf heures de mon temps par jour. En 1830, je donnai ma demission de bibliothecaire adjoint, afin d'avoir le droit non-seulement d'avoir une opinion, mais encore de la dire tout haut. Je perdis immediatement la protection de mon bienfaiteur couronne, et jamais depuis je ne la reconquis, ni n'essayait de la reconquerir. Mais, en compensation, je conservai une amitie bien precieuse: celle du prince royal. Ah! celui-la fut mon veritable _bienfaiteur_. J'obtins de lui la grace d'un homme condamne aux galeres. J'obtins de lui la vie d'un homme condamne a mort. Aussi, envers celui-la, ma reconnaissance ne s'est point dementie: je l'ai aime et respecte vivant; mort, je le venere. Racontons en deux mots comment se nouerent plus tard les relations que j'eus l'honneur d'avoir avec M. le duc de Montpensier. C'etait a la premiere representation des _Mousquetaires_, a l'Ambigu, le 27 octobre 1845. La piece en etait au huitieme ou dixieme tableau, et etait en train de conquerir le succes qui se traduisit par cent cinquante ou cent soixante representations consecutives. Le duc de Montpensier assistait a la representation. Pasquier, son chirurgien, vint frapper a ma loge. --Le duc de Montpensier te demande, me dit-il. --Pour quoi faire? --Mais pour te faire ses compliments. --Je ne le connais pas. --Vous ferez connaissance. --Je suis en redingote et en cravate noire. --Un jour de triomphe, on n'y regarde pas de si pres. Je suivis Pasquier. Trois mois apres, la direction du Theatre-Historique etait accordee a M. Hostein. Un an plus tard, le Theatre-Historique jouait la _Reine Margot_, comme piece d'ouverture. Je paye aujourd'hui deux cent mille francs _ce bienfait_ de M. le duc de Montpensier; mais je ne lui en suis pas moins reconnaissant. Et la preuve, c'est que, le 4 mars 1848, c'est-a-dire sept jours apres la revolution de fevrier, au milieu de l'effervescence republicaine qui remplissait les rues de bruit et de clameurs, j'ecrivis cette lettre dans le journal _la Presse_: _A monseigneur le duc de Montpensier_. " Prince, " Si je savais ou trouver Votre Altesse, ce serait de vive voix, ce serait en personne que j'irais lui offrir l'expression de ma douleur pour la grande catastrophe qui l'atteint personnellement. " Je n'oublierai jamais que, pendant trois ans, en dehors de tout sentiment politique et contrairement aux desirs du roi, qui connaissait mes opinions, vous avez bien voulu me recevoir et me traiter presque en ami. " Ce titre d'ami, monseigneur, quand vous habitiez les Tuileries, je m'en vantais; aujourd'hui que vous avez quitte la France, je le reclame. " Au reste, monseigneur, Votre Altesse, j'en suis certain, n'avait point besoin de cette lettre pour savoir que mon coeur est un de ceux qui lui sont acquis. " Dieu me garde de ne pas conserver dans toute sa purete la religion de la tombe et le culte de l'exil. " J'ai l'honneur d'etre avec respect, " Monseigneur, de Votre Altesse royale, " Le tres-humble et tres-obeissant serviteur, " ALEX. DUMAS. " A cette epoque, et pendant le moment d'effervescence ou l'on se trouvait, il y avait quelque danger a ecrire une pareille lettre. Et vous allez le voir, chers lecteurs. Le lendemain ou le surlendemain du jour ou cette lettre parut, il y avait, a la Bastille, inhumation des citoyens tues pendant les trois jours de 1848. Ils allaient rejoindre les patriotes de 1789 et de 1830. J'assistai a cette fete, avec mon costume de commandant de la garde nationale de Saint-Germain. Je revenais de la Bastille. Depuis quelque temps, j'entendais une rumeur grossissante derriere moi. A l'entree de la rue de la Grange-Bateliere, je crus m'apercevoir que j'etais l'objet de cette rumeur, et je me retournai. En effet, un homme avait ameute une cinquantaine d'individus et me suivait avec eux. En voyant que je me retournais, cet homme vint a moi. --C'est donc toi, citoyen Alexandre Dumas, me dit-il, qui appelle Montpensier _monseigneur_? --Monsieur, lui repondis-je avec ma politesse accoutumee, j'appelle toujours un exile _monseigneur_; c'est une mauvaise habitude peut-etre; mais, que voulez-vous! elle est prise ainsi. --Eh bien, tiens, continua le citoyen X..., voila pour ta peine. Et, a ce mot, il tira un pistolet de dessous son paletot, et me le mit sur la poitrine. Un jeune homme que je ne connaissais pas, M. Emile Mayer, qui demeure aujourd'hui rue de Buffaut, n deg. 17, releva avec son bras le pistolet du citoyen X... Le pistolet partit en l'air. J'avais tire mon sabre du fourreau; je pouvais le passer au travers du corps du citoyen X...; je jugeai la represaille inutile; je rentrai chez moi. L'evenement se passa en plein jour et devant deux cents personnes; il est donc incontestable, et, s'il etait conteste, vingt temoins seraient la pour affirmer ce que je raconte. Le bruit n'en est pas venu jusqu'a mademoiselle Brohan. Cela n'a rien d'etonnant; on faisait tant de bruit a cette epoque, surtout au Theatre-Francais, ou mademoiselle Rachel chantait _la Marseillaise_. Mais le bruit en vint jusqu'a M. le prince de Joinville. Lorsqu'il fut question de former l'Assemblee constituante, un de ses aides de camp vint me trouver de sa part. C'etait un capitaine de fregate. --Monsieur Dumas, me dit-il, le prince de Joinville desire se mettre sur les rangs pour la deputation. Je m'inclinai, attendant la suite de l'ouverture. Le capitaine continua. --Il me charge de vous demander votre avis sur la facon dont doit etre redigee sa profession de foi. --Ah! repondis-je, monsieur, c'est bien simple! Et je pris une feuille de papier, et j'ecrivis: " Saint-Jean d'Ulloa.--Tanger.--Mogador. " Retour des cendres de Sainte-Helene. " JOINVILLE. " --Voila, dis-je en remettant la feuille de papier au capitaine, la meilleure profession de foi que, a mon avis, puisse faire M. le prince de Joinville. Le prince de Joinville adopta une autre redaction. Je crois qu'il eut tort. L'Assemblee nationale reunie, on discuta la loi d'exil. J'avais alors un traite avec le journal _la Liberte_. J'y etais entre au mois de mars, lorsqu'il tirait a douze ou treize mille exemplaires. Au 15 mai suivant, il tirait a quatre-vingt-quatre mille. _La Liberte_ etait devenue une puissance. C'etait un M. Lepoitevin Saint-Alme qui en etait redacteur en chef. Je crus devoir protester contre la loi d'exil, qui frappait tous les membres de la famille d'Orleans. J'apportai ma protestation a M. Lepoitevin Saint-Alme, qui refusa de l'inserer. Je rompis mon traite avec _la Liberte_. Puis j'allai porter ma protestation de journal en journal. Tous refuserent. J'allai a _la Commune de Paris_, c'est-a-dire dans la gueule du lion. J'attaquais tous les jours Sobrier et Blanqui. _La Commune de Paris_ fit ce qu'aucun journal n'avait ose faire, elle insera ma protestation. Ce n'est pas tout. Lorsque le prince Louis-Napoleon fut nomme president de la Republique, je lui adressai, le 19 decembre 1848, une lettre sur le meme sujet, et qui fut publiee par le Journal _l'Evenement_. Etrange coincidence, _l'Evenement_, dans lequel je demandais le rappel de tous les exiles, etait le journal de Victor Hugo! Ceux qui desireront lire cette lettre la trouveront a la date du 19 decembre. Enfin, lorsque le roi Louis-Philippe mourut, je fis le voyage de Paris a Claremont pour assister a son convoi, comme, dix ans auparavant, j'avais fait le voyage de Florence a Dreux pour assister a celui du duc d'Orleans. Selon toute probabilite, ces differents faits ne sont point parvenus a la connaissance de mademoiselle Augustine Brohan. Il n'y a rien la d'etonnant; a cette epoque, mademoiselle Augustine Brohan n'etait pas encore journaliste. Une derniere anecdote. On se rappelle que c'est sous l'influence du duc de Montpensier que le Theatre-Historique s'etait ouvert. Le duc de Montpensier avait sa loge au Theatre-Historique. La revolution de fevrier terminee, le duc de Montpensier parti, sa loge, dont il n'avait pas renouvele la location, se trouvait vacante. J'allai trouver M. Hostein et le priai de ne louer cette loge a personne, la prenant pour mon compte. M. Hostein y consentit. Pendant pres d'un an, la loge du duc de Montpensier resta vide, et eclairee aux premieres representions, comme si elle l'attendait. Il y a plus: le duc de Montpensier, a chaque premiere representation, recevait, avec une lettre de moi, son coupon de loge a Seville. Au bout d'un an, son secretaire intime, M. Latour, vint faire un voyage a Paris. A peine arrive, il accourut chez moi. Il venait me faire des compliments de la part du prince. Apres avoir cause de beaucoup de choses,--les sujets de conversation ne manquaient point a cette epoque,--nous en arrivames au Theatre-Historique. --A propos, me dit-il, ai-je encore mes entrees? --Ou cela? --Au Theatre-Historique. --Parbleu! --Je veux dire mes entrees sur la scene. --Avez-vous toujours votre clef de communication? --Oui. --Eh bien, cher ami, servez-vous-en ce soir; les revolutions changent les gouvernements, mais elles ne changent pas les serrures. Seulement, a mon tour.--A propos... --Quoi? --Le prince recoit ses coupons de loge, n'est-ce pas? --Certainement. --Qu'a-t-il dit quand il a recu le premier? --Il s'est mis a rire en disant: "Ce farceur de Dumas!" --Tiens, c'est singulier, repondis-je; a sa place, je me serais mis a pleurer. J'allai a mon bureau. --Vous ecrivez? me demanda Latour. --Oh! rien, un mot. J'ecrivais, en effet. J'ecrivais a M. Hostein: " Mon cher Hostein, " Vous pouvez, a partir de demain, disposer de l'avant-scene de M. le duc de Montpensier. Je trouve que c'est un peu trop cher, de payer une loge a l'annee pour faire rire un prince. " Tout a vous, " ALEX. DUMAS. " COMMENT J'AI FAIT JOUER A MARSEILLE LE DRAME DES _FORESTIERS_ Un jour,--il y a dix-huit mois de cela,--je recus une lettre de Clarisse Miroy. Vous vous rappelez bien Clarisse Miroy, n'est-ce pas? vous l'avez assez applaudie dans _la Grace de Dieu_ et dans _la Bergere des Alpes_. L'excellente artiste me priait de lui envoyer, pour elle et pour Jenneval, dont elle me vantait le talent, un _Antony_ censure. Le prefet des Bouches-du-Rhone, ignorant que l'on jouat _Antony_ a Paris, refusait de le laisser jouer a Marseille. J'avais beaucoup entendu parler du talent de Jenneval, qui a une grande reputation en province. Je venais d'ecrire les derniers mots d'un drame tire d'un roman anglais, _Jane Eyre_; j'eus l'idee, au lieu d'envoyer _Antony_ a Clarisse et a Jenneval, de leur offrir _Jane Eyre_. Peut-etre la piece ne valait-elle pas _Antony_, qui, du temps de l'ecole idealiste, passait pour une assez bonne piece; mais, en tout cas, c'etait moins connu. Jenneval et Clarisse accepterent. Ils allerent trouver MM. Tronchet et Lafeuillade, les directeurs des deux theatres, et leur firent part de ma proposition. Poste pour poste, je recus de ces messieurs priere de leur envoyer mes conditions. J'etais fatigue, j'avais un enorme besoin de cette grande amie a moi que l'on nomme la solitude, je resolus de porter mes conditions moi-meme. Je sautai en wagon; vingt-deux heures apres, j'etais a Marseille. Avec des ambassadeurs comme Jenneval et Clarisse, qui tenaient les recettes du theatre de Marseille entre leurs mains, les conditions ne furent pas longues a debattre. Le jour de la lecture aux acteurs fut fixe. A mon grand etonnement, je trouvai chez M. Tronchet, l'un des deux directeurs, non-seulement les artistes qui devaient jouer dans l'ouvrage, mais encore une partie de la presse et une fraction du conseil municipal. Vous jugez si cette solennite m'effraya, moi, l'homme le moins solennel du monde. Enfin, je tirai mon manuscrit de _Jane Eyre_, et lus, tant bien que mal, le prologue et les trois premiers actes. Par malheur ou par bonheur,--vous allez voir combien les desseins de Dieu sont impenetrables,--le copiste qui m'avait promis de m'apporter les deux derniers actes de mon drame me manqua de parole. Je fus donc oblige de faire a l'honorable societe un discours dans lequel je lui exposais la situation, en l'invitant a revenir le samedi suivant. L'honorable societe fut de bonne composition; elle m'assura qu'elle s'etait trop amusee aux trois premiers actes pour ne pas revenir aux deux derniers, et partit, en apparence fort satisfaite. C'est ce qu'il nous faut, a nous, qui ne vivons que d'apparences. Mais, pendant ces deux jours, il devait se passer un grand evenement. Une artiste mecontente de son role, et qui, par consequent, desirait que la piece ne fut pas jouee, vint trouver Jenneval et, en confidence, lui glissa tout bas que ma piece avait deja ete jouee a Bruxelles. J'avoue qu'a cette ouverture de Jenneval, mon etonnement fut grand. J'allai aux sources; voici ce qui etait arrive: J'avais lu le roman de miss Currer Bell sur l'original. J'ignorais qu'il eut ete traduit, et, par suite, j'ignorais que deux jeunes Belges de beaucoup de talent, ce qui n'arrangeait pas mon affaire, en avaient fait un drame pour le theatre des galeries Saint-Hubert. C'etait ce drame que l'on m'accusait tout simplement de vouloir faire jouer sous mon nom a Marseille. L'accusation etait absurde. Mais vous connaissez l'axiome, chers lecteurs: _Credo quia absurdum_. A l'instant meme, mon parti fut pris; je remerciai l'artiste de sa bienveillante demarche a mon egard, j'arrivai a la reunion du samedi, je demandai la parole et je racontai toute l'histoire, declarant qu'il m'etait impossible de laisser jouer maintenant _Jane Eyre_. Ce fut un concert de desolation. Comme il paraissait sincere: --Messieurs et mesdames, demandai-je, car il y avait des dames, voulez-vous me permettre de vous raconter une histoire? Ma proposition souleva une tempete. --Ce n'est pas une histoire que nous voulons, me fut-il repondu de tous cotes, c'est un drame, ou, tout au moins, une comedie. --Laissez-moi toujours vous raconter l'histoire, insistai-je. On me fit cette concession, mais bien en rechignant, je vous jure. --Messieurs, dis-je, il n'est point que vous n'ayez entendu parler d'un grand legiste nomme Cambaceres, qui avait l'honneur d'etre archichancelier sous Napoleon Ier. La plupart des personnes qui se trouvaient la, de si mauvaise humeur qu'elles fussent, furent obligees de convenir qu'elles retrouvaient dans leurs souvenirs quelque chose qui n'etait aucunement en desaccord avec ce que je disais. Je continuai. --Il n'est point que vous n'ayez entendu dire encore que cet archichancelier, que Napoleon tourmentait tant avec son vote du 20 janvier 1793, etait non-seulement un grand legiste, mais encore un grand gastronome, chose bien autrement rare; car on peut etre un grand legiste avec une bonne memoire, mais on ne peut etre un grand gastronome qu'avec un bon estomac. Or, Son Excellence l'archiehancelier, ayant ete doublement doue, et d'une bonne memoire et d'un bon estomac, etait donc a la fois un grand legiste et un grand gastronome... Ici, je fus interrompu pour tout de bon. --Qui etes-vous? demandai-je, un jour que je mettais en scene le drame des _Girondins_ au Theatre-Historique, a un homme que je trouvais constamment entre mes jambes, et dont la figure, sans m'etre completement inconnue, ne m'etait pas tout a fait etrangere, et pourquoi etes-vous toujours la? --Parce que j'ai le droit d'y etre, monsieur, me repondit-il, comme un homme sur de son droit. --Qui etes-vous donc? --Je suis _le premier murmure_, J'inclinai la tete sous cette reponse. Cet homme, mon chef de comparses, etait, en effet, le premier murmure. Que de fois je l'avais deja entendu, ce malheureux premier murmure, qui a toujours le droit d'etre la! que de fois je devais l'entendre encore! --Ah! lui repondis-je, je te connais, tu es l'esclave qui suivait a Rome le char du triomphateur, et qui lui criait, au milieu des couronnes, des fanfares, des bravos, des applaudissements, des palmes: " Cesar, souviens-toi que tu es mortel!" Seulement, tu ne t'appelles pas le premier murmure, tu t'appelles l'Envie; seulement, tu n'es pas un homme, tu es un serpent! Eh bien, ce premier murmure, je venais de l'entendre derriere moi, a cette seconde periode de mon histoire de Cambaceres. --Messieurs, dis-je, par grace, laissez-moi achever. On conceda. --Un jour, continuai-je, que ce grand legiste donnait un de ces diners dont lui seul et son cuisinier avaient le secret, il recut un si magnifique poisson, que cuisinier et maitre resterent en admiration devant lui. --Oh! nous connaissons l'anecdote, dit une voix: Et le turbot fut mis a la sauce piquante. --Messieurs, vous vous trompez: ce n'etait point un turbot, c'etait un saumon, et il fut mange, non pas avec une sauce piquante, mais avec une sauce hollandaise. Le silence se retablit; l'interrupteur avait vu qu'il etait dans son tort. --Mais, au moment, continuai-je, ou maitre et cuisinier etaient en admiration, voila que l'on annonce un second saumon. On le deballa negligemment, et seulement a cause de la longueur de sa bourriche, qui semblait exageree. L'etonnement fut grand lorsqu'on le mettant a cote du premier, on vit qu'il avait trente-deux centimetres de plus, et lorsqu'on le placant dans une balance, on reconnut qu'il l'emportait sur l'autre de deux livres et demie. Jamais on n'avait vu saumon de pareille taille. --Pardon, monsieur, me dit une voix, mais il me semble que vous vous eloignez de plus en plus de la question. --Au contraire, je m'en rapproche. Laissez-moi dire, et vous verrez. Le premier murmure devint second murmure. Je fis comme on fait au bal de l'Opera; je lui dis: " Je te connais, beau masque," et je continuai. --Que faire de deux pareils poissons? L'archichancelier en etait presque a regretter le second, qui le mettait dans un pareil embarras. Enfin il se frappa le front, un sourire s'epanouit sur ses levres eloquentes et gourmandes: "--Le diner a lieu demain, dit-il au maitre d'hotel; faites cuire les deux poissons, vous recevrez des ordres subsequents. " Oh etait habitue a ne plus s'inquieter de rien en politique et en cuisine, quand l'archichancelier avait dit: "--Soyez tranquille. " On ne s'inquieta plus de rien. " Le meme soir, les ordres furent donnes. " Le lendemain, a six heures precises, les convives etaient a table. " Pendant le potage, qui etait une bisque aux ecrevisses, on leur avait annonce le saumon comme un monstre marin dont ils n'avaient aucune idee. " Les convives de Cambaceres, qui avaient vu ce qu'il y a de mieux en poissons de tout genre, et qui croyaient naturellement n'avoir plus rien a voir sous ce rapport, attendaient donc avec une dedaigneuse confiance l'apparition du pretendu monstre. " On n'avait pas longtemps a l'attendre, il devait venir en releve de potage. " Au moment solennel, la porte de la salle a manger s'ouvrit, on entendit resonner dans le lointain la marche des Samnites.--Un chef parut, un candelabre a la main, suivi de quatre marmitons en costume d'une entiere blancheur, portant sur leurs epaules une planche de cinq pieds de long sur laquelle, au milieu d'une mer d'herbes odoriferantes, dormait le saumon attendu. " Quoique ce fut le moins grand des deux, sa vue excita une clameur universelle. " Les convives, pour mieux voir, se leverent; les plus petits monterent sur leur chaise, et la procession commenca sa promenade autour de la salle a manger. " On en etait au plus fort de l'admiration, quand un marmiton maladroit glisse et tombe, entrainant son compagnon dans sa chute. " Il n'y eut qu'un cri, cri de terreur, non pas pour les deux marmitons,--qui s'inquietait de deux pareils droles!--mais pour le saumon. " Le saumon, en effet, etait cuit trop a point pour supporter impunement une pareille chute. " Il se brisa en dix morceaux. "--Ah! firent les convives d'un seul cri, mais en modulant leur sensation sur vingt tons differents qui remplirent la gamme de la douleur, depuis le soupir jusqu'au sanglot. " Au milieu de ce concert de desolation, on entendit une voix qui disait: "--Que voulez-vous, messieurs! c'est un petit malheur. " Chacun se retourna vers celui qui venait de prononcer ce blaspheme. " C'etait le maitre de la maison, qui, au milieu de ce desastre, etait reste le front calme et le visage souriant. " Tous les bras devinrent des points d'interrogation et se dresserent vers lui. "--Qu'on en apporte un autre! dit-il d'un air imperatif et avec un geste de commandement qui rappelait le grand Conde. " Chacun resta stupefait. " Au meme instant, la musique, qui avait cesse comme si elle eut ete frappee du meme coup que les convives, reprit plus animee que jamais. " On entendit le pietinement d'une nouvelle procession. " Un nouveau chef entra, portant deux candelabres au lieu d'un. " Il etait suivi, non plus de quatre, mais de huit marmitons, portant, non plus une planche de six pieds, mais de dix, et sur cette planche gisait, non plus au milieu du cerfeuil, de la pimprenelle et du persil, mais sur un lit des fleurs les plus rares, le veritable colosse, le veritable monstre, le saumon gigantesque destine a etre mange, et dont l'autre n'etait que la miniature. " L'esprit des gourmands est ordinairement d'une grande finesse. " Il n'y eut pas un des convives qui ne comprit l'admirable comedie culinaire qui venait d'etre jouee devant lui. " Toutes les voix eclaterent en un seul cri: "--Vive monseigneur l'archichancelicr! vive le soutien de l'Empire! " Cambaceres se rassit modestement et ne dit que ces deux mots: "--Messieurs, mangeons. --Eh bien, me demanda une voix, que signifie votre histoire? --Cela signifie, messieurs, que le saumon de cinq pieds a fait une chute, et que l'on va vous en servir un de sept. Voulez-vous vous trouver ici jeudi prochain? D'ici la, je ferai une autre piece, que j'aurai l'honneur de vous lire. --Et ce drame, comment s'appellera-t-il? demanda la meme voix interrogative. -Il s'appellera _le Salteador_, _Pascal Bruno_ ou _les Gardes forestiers_, a votre choix. --Va pour _les Gardes forestiers_, dit la meme voix. --A jeudi donc _les Gardes forestiers_, messieurs. Le grand saumon avait fait son effet; on m'entoura, on m'applaudit, on me felicita. --Que cherchez-vous? me demanda Jenneval. --Je cherche le premier murmure. --Oh! soyez tranquille, me dit-il en riant, il est alle vous attendre dans la salle. Au nombre des personnes qui assistaient a la lecture etait un de mes vieux amis, nomme Berteau. Nous etions deja amis avant de nous connaitre.--Nous sommes restes amis apres nous etre connus, et nous nous sommes connus en 1834, voila de cela tantot vingt-quatre ans. Une amitie qui a age d'homme, c'est respectable. Comment etait-il mon ami sans me connaitre? comment m'avait-il prouve son amitie? Je vais vous raconter cela. Berteau avait vingt-quatre ans en 1830; comme tous les Marseillais, il avait le coeur chaud, la tete poetique, et de l'esprit jusqu'au bout des ongles. Je ne sais pas comment font ces diables de Marseillais, ils ont tous de l'esprit, et il en reste encore pour les autres. Il s'etait fait non-seulement un adepte, mais un fanatique de la nouvelle ecole. Malheureusement, tout le monde n'etait pas de son opinion litteraire a Marseille. Il y avait bon nombre d'opposants, et les opposants etaient meme en majorite. Madame Dorval y vint en 1831 pour jouer _Antony_. Or, _Antony_ etait l'expression la plus avancee du parti. Victor Hugo, plus romantique que moi par la forme, etait plus classique par le fond. L'effet d'_Antony_ sur les Marseillais devait etre decisif. Continuerait-on de parler la langue d'Oc a Marseille? Y parlerait-on la langue d'Oil? Telle etait la question. _Antony_ allait la decider. Chers lecteurs qui courez les boulevards un agenda a la main, non pas pour y inscrire vos pensees,--mais vos differences;--et vous surtout, belles lectrices qui portez ces crinolines immenses et ces imperceptibles chapeaux, dont l'un est necessairement la critique de l'autre, vous n'avez pas connu ces representations de 1830, dont chacune etait une bataille de la Moscova, a la fin de laquelle chacun chantait son _Te Deum_, comme si les deux partis etaient vainqueurs, tandis qu'au contraire, souvent les deux partis etaient vaincus; vous ne pouvez donc vous faire une idee de ce que fut, ou plutot de ce que ne fut pas la premiere representation d'_Antony_ a Marseille. Des le premier acte, il y eut lutte dans le parterre, non pas lutte de sifflets et de bravos, d'applaudissements et de chants de coqs, de cris humains et de miaulements de chats, comme cela se pratique dans les representations ordinaires, non; lutte d'injures, lutte a coups de pied, lutte a coups de poing. Berteau, a son grand regret, fut un peu empeche de prendre part a cette lutte. Pourquoi?--ou plutot par quoi? Par une couronne de laurier qu'il avait apportee toute faite, et qu'il cachait sous une de ces immenses redingotes blanches, comme on en portait en 1831. Peut-etre un combattant de plus, et surtout un combattant de la force, de l'enthousiasme et de la conviction de Berteau, eut-il change la face de la bataille. Or, quoi qu'il doive m'en couter, il faut bien que je l'avoue, la bataille fut perdue, non pas comme Waterloo, au cinquieme acte, mais comme Rosbach. au premier. Force fut de baisser la toile avant la fin de ce malheureux premier acte. Que fait Berteau, ou plutot que fera Berteau de sa couronne? Berteau s'elance sur le theatre, crie: "Au rideau!" d'une si majestueuse voix, que le machiniste la prend pour celle du regisseur; le rideau se leve, et que voit le parterre, encore en train de se gourmer? Berteau sur le theatre avec sa redingote blanche, et sa couronne a la main. Berteau, secretaire de la prefecture, etait connu de tout Marseille. Que va faire Berteau? A peine chacun s'etait-il adresse cette question, que Berteau arrache la brochure des mains du souffleur, allonge son double laurier sur la brochure, et, a haute et intelligible voix: --Alexandre Dumas, dit-il, puisque tu n'es pas ici et que je ne puis te couronner, permets que je couronne ta brochure. Je vous demande, a vous qui connaissez Marseille, quel fut le tonnerre d'injures, de cris, d'imprecacations qui s'elanca de ce volcan que l'on appelle un parterre marseillais. Vous croyez que Berteau, vaincu, va se retirer? Vous ne connaissez pas Berteau. Il se retire, en effet, mais pour aller chercher dans le cabinet des accessoires la plus immense perruque du _Malade imaginaire_, la fait poudrer a blanc par le coifleur, la dissimule derriere sa redingote blanche, rentre sur la scene et crie: " Au rideau! " pour la seconde fois. Trompe pour la seconde fois, le machiniste leve la toile. Encore Berteau; cette fois, seulement, Berteau fait trois humbles saluts. On croit qu'il vient faire des excuses, on crie: " Silence! " on se rassied. Berteau tire sa perruque de derriere son dos, et, d'une voix articulee de facon a ce que personne n'en perde un mot: --Tiens, parterre de perruquiers, dit-il, je t'offre ton embleme. Et il jette sa perruque poudree a blanc au milieu du parterre. Cette fois, ce ne fut pas une revolte, ce fut une revolution; ce n'etait plus assez de proscrire Berteau comme Aristide, il fallait l'immoler comme les Gracques. On se precipita sur le theatre. Berteau n'eut que le temps de disparaitre, non par une trappe, mais par le trou du souffleur. Un pompier, qui lui avait des obligations, lui preta son casque et sa veste pour sortir du theatre et rentrer chez lui. Le lendemain, en venant a son bureau, il trouva le prefet plein d'inquietude; on lui avait annonce que son secretaire particulier etait fou, et comme, a part son enthousiasme romantique, Berteau etait un excellent employe, le prefet etait au desespoir. Or, j'avais retrouve Berteau aussi chaud en 1858 qu'il l'etait en 1832. Present a l'engagement que je prenais de lire une nouvelle piece le jeudi suivant, il pensa que j'aurais besoin de solitude, et m'offrit sa campagne de la Blancarde. En sortant du theatre, nous montames en voiture et allames a la campagne. Imaginez-vous la plus delicieuse retraite qu'il y ait au monde, avec des forets de pins qui au mois d'aout, ne laissent point passer un rayon de soleil, avec des vergers d'amandiers qui, au mois de mars, quand a Paris tombe la veritable neige, froide et glacee, secouent, eux, leur neige parfumee et rose sur des gazons qui n'ont pas cesse d'etre verts. La maison etait gardee par un simple jardinier nomme Claude, comme au temps de Florian et de madame de Genlis, Le matin, au poste a feu de la Blancarde, il avait tue un oiseau qui lui etait inconnu. Il apportait cet oiseau a son maitre. Berteau poussa un cri de joie. --Eh! mon ami, dit-il, c'est pour vous, c'est en votre honneur que cet oiseau s'est fait tuer. Je pris l'oiseau, je l'examinai, le tournant et le retournant. --Je ne lui trouve rien d'extraordinaire, dis-je, et, a moins que ce ne soit le _rara avis_ de Juvenal ou le phenix qui vient deguise en simple particulier pour le carnaval a Marseille... Berteau m'interrompit. --Eh! mon ami, c'est bien mieux que tout cela: c'est l'oiseau conteste, l'oiseau fabuleux, l'oiseau que l'on vous a accuse d'avoir trouve dans votre imagination, l'oiseau qui n'existe pas, a ce que pretendent les savants; c'est un chastre, mon ami; voila vingt ans que j'en cherche un pour vous l'envoyer. Tiens, Claude, voila cent sous. --Un chastre! Je vous avoue que, moi-meme, j'etais reste stupefait; on m'avait tant dit que j'avais invente le chastre, que j'avais fini par le croire. Je m'etais dit que j'avais ete mystifie par M. Louet, et je m'etais console, ayant ete depuis mystifie par bien d'autres. Mais non, l'honnete homme ne m'avait dit que la verite; peut-etre n'avait-il pas ete a Rome en poursuivant un chastre, mais il avait pu y aller, puisque, ornothologiquement parlant, la cause premiere existait. Je mis le chastre dans une boite faite expres, et je l'expediai a Paris pour le faire empailler. Puis je m'occupai de mon installation. La premiere chose qui m'etait necessaire etait une cuisiniere. Je m'informai a Berteau. --Diable! me dit-il, je vous en donnerais bien une, mais.... --Mais quoi? --Mais elle a un defaut. --Lequel? --Elle ne sait pas faire la cuisine. Je jetai un cri de joie. --Eh! mon ami, lui dis-je, c'est justement ce que je cherche! Une cuisiniere qui ne sait pas faire la cuisine, mais c'est un oiseau bien autrement rare que votre chastre, que je soupconne d'etre le merle a plastron, ce qui, soyez tranquille, ne m'ote aucunement de ma consideration pour lui. Une cuisiniere qui ne sait pas faire la cuisine est un etre sans envie, sans orgueil, sans prejuges, qui n'ajoutera pas de poivre dans mes ragouts, de farine dans mes sauces, de chicoree dans mon cafe; qui me laissera mettre du vin et du bouillon dans mes omelettes sans lever les iras au ciel, comme le grand pretre Abimeleck. Allez me chercher votre cuisiniere qui ne sait pas faire la cuisine, cher ami, et n'allez pas vous tromper et m'en amener une qui la sache. Berteau partit comme si c'etait la veille qu'il eut jete une perruque au parterre, et revint ramenant au petit trot derriere lui une bonne grosse Provencale de trente-cinq a quarante ans, avec un sourire sur les levres, une etincelle dans les yeux, et un accent que, pres d'elle, la capitaine Pamphile parlait le tourangeau. Elle s'appelait madame Cammel. Nous nons entendimes en quelques paroles. Il fut convenu qu'elle ferait le marche et que je ferais la cuisine. La seule part qu'elle prendrait a cette preparation chimique serait de gratter les legumes, d'ecumer le pot-au-feu et de vider les volailles; je me chargeais du reste. Il n'est pas, chers lecteurs,--detournez-vous, belles lectrices qui meprisez les occupations du menage, et n'ecoutez pas,--il n'est pas, chers lecteurs, que vous ne sachiez que j'ai des pretentions a la litterature, mais qu'elles ne sont rien aupres de mes pretentions a la cuisine. J'ai, de par le monde, trois ou quatre grands cuisiniers de mes amis, que je me menage pour collaborateurs dans un grand ouvrage sur la cuisine, lequel ouvrage sera l'oreiller de ma vieillesse. Ces grands cuisiniers, ces illustres collaborateurs, sont Vuillemot, mon ancien hote de la Cloche et de la Bouteille, qui tient aujourd'hui le restaurant de la place de la Madeleine, l'homme chez lequel on boit le meilleur vin, on mange les huitres les plus fraiches, et l'on deguste les hollandais les plus fins; enfin Roubion et Jenard de Marseille, les seuls praticiens chez lesquels on mange la veritable bouillabaisse aux trois poissons. Et, re