The Project Gutenberg EBook of Poil De Carotte, by Jules Renard Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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La-bas, tout au fond de la grande cour, le petit toit aux poules decoupe, dans la nuit, le carre noir de sa porte ouverte. --Felix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic a l'aine de ses trois enfants. --Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Felix, garcon pale, indolent et poltron. --Et toi, Ernestine? --Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur! Grand frere Felix et soeur Ernestine levent a peine la tete pour repondre. Ils lisent, tres interesses, les coudes sur la table, presque front contre front. --Dieu, que je suis bete! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de Carotte, va fermer les poules! Elle donne ce petit nom d'amour a son dernier ne, parce qu'il a les cheveux roux et la peau tachee. Poil de Carotte, qui joue a rien sous la table, se dresse et dit avec timidite: --Mais, maman, j'ai peur aussi, moi. --Comment? Repond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire. Depechez-vous, s'il te plait! --On le connait; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine. --Il ne craint rien ni personne, dit Felix, son grand frere. Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en etre indigne, il lutte deja contre sa couardise. Pour l'encourager definitivement, sa mere lui promet une gifle. --Au moins, eclairez-moi, dit-il. Madame Lepic hausse les epaules, Felix sourit avec mepris. Seule pitoyable, Ernestine prend une bougie et accompagne petit frere jusqu'au bout du corridor. --Je t'attendrai la, dit-elle. Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiee, parce qu'un fort coup de vent fait vaciller la lumiere et l'eteint. Poil de Carotte, les fesses collees, les talons plantes, se met a trembler dans les tenebres. Elles sont si epaisses qu'il se croit aveugle. Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glace, pour l'emporter. Des renards, des loups meme, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa joue? Le mieux est de se precipiter, au juger, vers les poules, la tete en avant, afin de trouer l'ombre. Tatonnant, il saisit le crochet de la porte. Au bruit de ses pas, les poules effarees s'agitent en gloussant sur leur perchoir. Poil de Carotte leur crie: --Taisez-vous donc, c'est moi! Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailes. Quand il rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumiere, il lui semble qu'il echange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vetement neuf et leger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les felicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses parents la trace des inquietudes qu'ils ont eues. Mais grand frere Felix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle: --Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs. Les Perdrix Comme a l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassiere. Elle contient deux perdrix. Grand frere Felix les inscrit sur une ardoise pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur Ernestine depouille et plume le gibier. Quant a Poil de Carotte, il est specialement charge d'achever les pieces blessees. Il doit ce privilege a la durete bien connue de son coeur sec. Les deux perdrix s'agitent, remuent le col. Madame Lepic: Qu'est-ce que tu attends pour les tuer? Poil de Carotte: Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, a mon tour. Madame Lepic: L'ardoise est trop haute pour toi. Poil de Carotte: Alors, j'aimerais autant les plumer. Madame Lepic: Ce n'est pas l'affaire des hommes. Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les indications d'usage: --Serre-les la, tu sais bien, au cou, a rebrousse-plume. Une piece dans chaque main derriere son dos, il commence. Monsieur Lepic: Deux a la fois, matin! Poil de Carotte: C'est pour aller plus vite. Madame Lepic: Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie. Les perdrix se defendent, convulsives, et, les ailes battantes, eparpillent leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il etranglerait plus aisement, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, pour les contenir, et, tantot rouge, tantot blanc, en sueur, la tete haute afin de ne rien voir, il serre plus fort. Elles s'obstinent. Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la tete sur le bout de son soulier. --Oh! le bourreau! le bourreau! s'ecrient grand frere Felix et soeur Ernestine. --Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres betes! je ne voudrais pas etre a leur place, entre ses griffes. M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort ecoeure. --Voila! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table. Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits cranes brises du sang coule, un peu de cervelle. --Il etait temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonne? Grand Felix dit: --C'est positif qu'il ne les a pas reussies comme les autres fois. C'est le Chien M. Lepic et soeur Ernestine, accoudes sous la lampe, lisent, l'un le journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frere Felix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle des choses. Tout a coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd. --Chtt! fait M. Lepic. Pyrame grogne plus fort. --Imbecile! dit madame Lepic. Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame Lepic porte la main a son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, les dents serrees. Grand frere Felix jure et bientot one s'entend plus. --Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre! Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, il casse sa voix en eclats. La colere suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien couche qui leur tient tete. Les vitres crissent, le tuyau du poele chevrote et soeur Ernestine meme jappe. Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est alle voir ce qu'il y a. Un cheminot attarde passe dans la rue peut-etre et rentre tranquillement chez lui, a moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour voler. Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il n'ouvre pas la porte. Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant du pied, il s'efforcait d'effrayer l'ennemi. Aujourd'hui il triche. Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et tourne autour de la maison en gardien fidele, il les trompe et reste colle derriere la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse lui reussit. Il na peur que d'eternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il leve les yeux, il apercoit par une petite fenetre, au-dessus de la porte, trois ou quatre etoiles dont l'etincelante purete le glace. Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge trop. Les soupcons s'eveilleraient. De nouveau, il secoue avec ses mains freles le lourd verrou qui grince dans les crampons rouilles et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge. A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! Chatouille au creux du dos, il court vite rassurer sa famille. Or, comme la derniere fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic calmes ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien, Poil de Carotte dit tout de meme par habitude --C'est le chien qui revait. Le Cauchemar Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le derangent, lui prennent son lit et l'obligent a coucher avec sa mere. Or, si le jour il possede tous les defauts, la nuit il a principalement celui de ronfler. Il ronfle expres, sans aucun doute. La grande chambre, glaciale meme en aout, contient deux lits. L'un est celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, a cote de sa mere, au fond. Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour deblayer sa gorge. Mais peut-etre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchees. Il s'exerce a ne point respirer trop fort. Mais des qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion. Aussitot madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen. Le cri de Poil de Carotte reveille brusquement M. Lepic, qui demande: --Qu'est-ce que tu as? --Il a le cauchemar, dit madame Lepic. Et elle chantonne, a la maniere des nourrices, un air berceur qui semble indien. Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les mains plaquees sur les fesses pour parer le pincon qui va venir au premier appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit ou il repose, a cote de sa mere, au fond. Sauf votre Respect Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, a l'age ou les autres communient, blancs de coeur et de corps, est reste malpropre. Une nuit, il a trop attendu, n'osant demander. Il esperait, au moyen de tortillements gradues, calmer le malaise. Quelle pretention! Une autre nuit, il s'est reve commodement installe contre une borne, a l'ecart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il s'eveille. Pas plus de borne pres de lui qu'a son etonnement! Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, maternelle. Et meme, le lendemain matin, comme un enfant gate, Poil de Carotte dejeune avant de se lever. Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignee, ou madame Lepic, avec une palette de bois, en a delaye un peu, oh! tres peu. A son chevet, grand frere Felix et soeur Ernestine observent Poil de Carotte d'un air sournois, prets a eclater de rire au premier signal. Madame Lepic, petite cuilleree par petite cuilleree, donne la becquee a son enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire a grand frere Felix et a soeur Ernestine: --Attention! preparez-vous! --Oui, maman. Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait du inviter quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aines comme pour leur demander: --Y etes-vous? leve lentement, lentement la derniere cuilleree, l'enfonce jusqu'a la gorge, dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui dit, a la fois goguenarde et degoutee: --Ah! ma petite salissure, tu en as mange, tu en as mange, et de la tienne encore, de celle d'hier. --Je m'en doutais, repond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure esperee. Il s'y habitue, et quand on s'habitue a une chose, elle finit par n'etre plus drole du tout. Le Pot I Comme il lui est arrive deja plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte a bien soin de prendre ses precautions chaque soir. En ete, c'est facile. A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille. L'hiver, la promenade devient une corvee. Il a beau prendre, des que la nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premiere precaution, il ne peut esperer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dine, on veille, neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va durer encore une eternite. Il faut que Poil de Carotte prenne une deuxieme precaution. Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge. --Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie? D'ordinaire il se repond "oui", soit que, sincerement, il ne puisse reculer, soit que la lune l'encourage par son eclat. Quelquefois M. Lepic et grand frere Felix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la necessite ne l'oblige pas toujours a s'eloigner de la maison, jusqu'au fosse de la rue, presque en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrete au bas de l'escalier; c'est selon. Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a eteint les etoiles et les noyers ragent dans les pres. --Ca se trouve bien, conclut Poil de Carotte, apres avoir delibere sans hate, je n'ai pas envie. Il dit bonsoir a tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du corridor, a droite, sa chambre nue et solitaire. Il se deshabille, se couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serre, d'un unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme a clef parce qu'il est peureux. Poil de Carotte goute d'abord le plaisir d'etre seul. Il repasse sa journee, se felicite de l'avoir frequemment echappe belle, et compte, pour demain, sur une chance egale. Il se flatte que, deux jours de suite, madame Lepic ne fera pas attention a lui, et il essaie de s'endormir avec ce reve. A peine a-t-il ferme les yeux qu'il eprouve un malaise connu. --C'etait inevitable, se dit Poil de Carotte. Un autre se leverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie toujours d'en mettre un. D'ailleurs, a quoi bon ce pot, puisque Poil de Carotte prend ses precautions? Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever. --Tot ou tard, il faudra que je cede, se dit-il. Or, plus je resiste, plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes draps auront le temps de secher a la chaleur de mon corps. Je suis sur, par experience, que maman n'y verra goutte. Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute securite et commence un bon somme. II Brusquement il s'eveille et ecoute son ventre. --Oh! oh! dit-il, ca se gate! Tout a l'heure il se croyait quitte. C'etait trop de veine. Il a peche par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche. Il s'assied sur son lit et tache de reflechir. La porte est fermee a clef. La fenetre a des barreaux. Impossible de sortir. Pourtant il se leve et va tater la porte et les barreaux de la fenetre. Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit a la recherche d'un pot qu'il sait absent. Il se couche et se leve encore. Il aime mieux remuer, marcher, trepigner que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate. --Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'etre entendu, car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, gueri net, aurait l'air de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, qu'il appelait. Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent a retarder le desastre. Bientot une douleur supreme met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne a la chaise, il se cogne a la cheminee dont il leve violemment le tablier et il s'abat entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu. Le noir de la chambre s'epaissit. III Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse matinee, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle reniflait de travers. --Quelle drole d'odeur! dit-elle. --Bonjour, maman, dit Poil de Carotte. Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est pas longue a trouver. --J'etais malade et il n'y avait pas de pot, se depeche de dire Poil de Carotte, qui juge que c'est la son meilleur moyen de defense. --Menteur! menteur! dit madame Lepic. Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'ecrie: --Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil? Et tantot elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la cheminee comme si elle eteignait le feu, elle secoue la literie et elle demande de l'air! de l'air! affairee et plaintive. Et tantot elle gesticule au nez de Poil de Carotte: --Miserable! tu perds donc le sens! Te voila donc denature! Tu vis donc comme les betes! On donnerait un pot a une bete, qu'elle saurait s'en servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminees. Dieu m'est temoin que tu me rends imbecile, et que je mourrai folle, folle, folle! Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, la, au pied du lit. Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore a ne rien voir, il aurait du toupet. Et, comme sa famille desolee, les voisins goguenards qui defilent, le facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions: --Parole d'honneur! repond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, moi je ne sais plus. Arrangez vous. Les Lapins --Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es comme moi, tu ne l'aimes pas. --Ca se trouve bien, se dit Poil de Carotte. On lui impose ainsi des gouts et des degouts. En principe, il doit aimer seulement ce qu'aime sa mere. Quand arrive le fromage: --Je suis bien sure, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas. Et Poil de Carotte pense: --Puisqu'elle en est sure, ce n'est pas la peine d'essayer. En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? Au dessert, madame Lepic lui dit: --Va porter ces tranches de melon a ces lapins. Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien horizontale afin de ne rien renverser. A son entree sous leur toit, les lapins, coiffes en tapageurs, les oreilles sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui. --Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plait, partageons. S'etant assis d'abord sur un tas de crottes, de senecon ronge jusqu'a la racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les graines de melon et boit le jus lui-meme: c'est doux comme du vin doux. Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laisse aux tranches de jaune sucre, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux lapins en rond sur leur derriere. La porte du petit toit est fermee. Le soleil des siestes enfile les trous des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraiche. La Pioche Grand frere Felix et Poil de Carotte travaillent cote a cote. Chacun a sa pioche. Celle du grand frere Felix a ete faite sur mesure, chez le marechal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent d'ardeur. Soudain, au moment ou il s'y attend le moins (c'est toujours a ce moment precis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte recoit un coup de pioche en plein front. Quelques instants apres, il faut transporter, coucher avec precaution, sur le lit, grand frere Felix qui vient de se trouver mal a la vue du sang de son petit frere. Toute la famille est la, debout, sur la pointe du pied, et soupire apprehensive: --Ou sont les sels? --Un peu d'eau bien fraiche, s'il vous plait, pour mouiller les tempes. Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les epaules, entre les tetes. Il a le front bande d'un linge deja rouge, ou le sang suinte et s'ecarte. M. Lepic lui a dit: --Tu t'es joliment fait moucher! Et sa soeur Ernestine qui a panse la blessure: --C'est entre comme dans du beurre. Il n'a pas crie, car on lui a fait observer que cela ne sert a rien. Mais voici que grand frere Felix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, l'inquietude, l'effroi se retirent des coeurs. --Toujours le meme, donc! dit madame Lepic a Poil de Carotte; tu ne pouvais pas faire attention, petit imbecile! La Carabine M. Lepic dit a ses fils: --Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des freres qui s'aiment mettent tout en commun. --Oui, papa, repond grand frere Felix, nous nous partagerons la carabine. Et meme il suffira que Poil de Carotte me la prete de temps en temps. Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se mefie. M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande: --Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit etre l'aine. Grand frere Felix: Je cede l'honneur a Poil de Carotte. Qu'il commence! Monsieur Lepic: Felix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai. M. Lepic installe la carabine sur l'epaule de Poil de Carotte. Monsieur Lepic: Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer. Poil de Carotte: Emmene-t-on le chien? Monsieur Lepic: Inutile. Vous ferez le chien chacun a votre tour. D'ailleurs, des chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide. Poil de Carotte et grand frere Felix s'eloignent. Leur costume simple est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais M. Lepic leur declare souvent que le vrai chasseur les meprise. La culotte de vrai chasseur traine sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche ainsi dans la patouille, les terres labourees, et des bottes se forment bientot, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la consigne de respecter. --Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frere Felix. --J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte. Il eprouve une demangeaison au defaut de l'epaule et se refuse d'y coller la crosse de son arme a feu. --Hein! dit grand frere Felix, je te la laisse porter tout ton soul! --Tu es mon frere, dit Poil de Carotte. Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrete et fait signe a grand frere Felix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie a l'autre. Le dos voute, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les moineaux dormaient. La bande tient mal, et pepiante, va se poser ailleurs. Les deux chasseurs se redressent; grand frere Felix jette des insultes. Poil de Carotte, bien que son coeur batte, parait moins impatient. Il redoute l'instant ou il devra prouver son adresse. S'il manquait! Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre. Grand frere Felix: Ne tire pas, tu es trop loin. Poil de Carotte: Crois-tu? Grand frere Felix: Pardine! Ca trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en est tres loin. Et grand frere Felix se demasque afin de montrer qu'il a raison. Les moineaux, effrayes, repartent. Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il hoche la queue, remue la tete, offre son ventre. Poil de Carotte: Vraiment, je peux le tirer, celui-la, j'en suis sur. Grand frere Felix: Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prete-moi ta carabine. Et deja Poil de Carotte, les mains vides, desarme, baille: a sa place, devant lui, grand frere Felix epaule, vise, tire, et le moineau tombe. C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout a l'heure serrait la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il la retrouve, car grand frere Felix vient de la lui rendre, puis, faisant le chien, court ramasser le moineau et dit: --Tu n'en finis pas, il faut te depecher un peu. Poil de Carotte: Un peu beaucoup. Grand frere Felix: Bon, tu boudes! Poil de Carotte: Dame, veux-tu que je chante? Grand frere Felix: Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que nous pouvions le manquer. Poil de Carotte: Oh! moi... Grand frere Felix: Toi ou moi, c'est la meme chose. Je l'ai tue aujourd'hui, tu le tueras demain. Poil de Carotte: Ah! demain. Grand frere Felix: Je te le promets. Poil de Carotte: Je sais? tu me le promets, la veille. Grand frere Felix: Je te le jure; es-tu content? Poil de Carotte: Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; j'essaierais la carabine. Grand frere Felix: Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bete, et laisse passer le bec. Les deux chasseurs retournent a la maison. Parfois ils rencontrent un paysan qui les salue et dit: --Garcons, vous n'avez pas tue le pere, au moins? Poil de Carotte, flatte, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodes, triomphants, et M. Lepic, des qu'il les apercoit, s'etonne: --Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc portee tout le temps? --Presque, dit Poil de Carotte. La Taupe Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un ramonat (raifort). Quand il a bien joue avec, il se decide a la tuer. Il la lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse retomber sur une pierre. D'abord, tout va bien et rondement. Deja la taupe s'est brise les pattes, fendu la tete, casse le dos, et elle semble n'avoir pas la vie dure. Puis, stupefait, Poil de Carotte s'apercoit qu'elle s'arrete de mourir. Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ca n'avance plus. --Matin de matin! elle n'est pas morte, dit-il. En effet, sur la pierre tachee de sang, la taupe se petrit; son ventre plein de graisse tremble comme une gelee, et, par ce tremblement, donne l'illusion de la vie. --Matin de matin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas encore morte! Il la ramasse, l'injurie et change de methode. Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes ses forces, a bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe bouge toujours. Et plus Poil de Carotte enrage tape, moins la taupe lui parait mourir. La Luzerne Poil de Carotte et grand frere Felix reviennent de vepres et se hatent d'arriver a la maison, car c'est l'heure du gouter de quatre heures. Grand frere Felix aura une tartine de beurre ou de confitures, et Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme trop tot, et declare, devant temoins, qu'il n'est pas gourmand. Il aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, ce soir encore, marche plus vite que grand frere Felix, afin d'etre servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui donne des coups de dents, des coups de tete, le morcelle, et fait voler des eclats. Ranges autour de lui, ses parents le regardent avec curiosite. Son estomac d'autruche digerait des pierres, un vieux sou tache de vert-de-gris. En resume, il ne se montre point difficile a nourrir. Il pese sur le loquet de la porte. Elle est fermee. --Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il. Grand frere Felix, jurant le nom de Dieu, se precipite sur la lourde porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les epaules. Poil de Carotte: Decidement, ils n'y sont pas. Grand frere Felix: Mais ou sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous. Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une faim inaccoutumee. Par des baillements, des chocs de poing au creux de la poitrine, ils en expriment toute la violence. Grand frere Felix: S'ils s'imaginent que je les attendrai! Poil de Carotte: C'est pourtant ce que nous avons de mieux a faire. Grand frere Felix: Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe. Poil de Carotte: De l'herbe! c'est une idee, et nos parents seront attrapes. Grand frere Felix: Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans l'huile et le vinaigre. Poil de Carotte: On n'a pas besoin de la retourner. Grand frere Felix: Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges pas, toi? Poil de Carotte: Pourquoi toi et pas moi? Grand frere Felix: Blague a part, veux-tu parier? Poil de Carotte: Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain avec du lait caille pour ecarter dessus? Grand frere Felix: Je prefere la luzerne. Poil de Carotte: Partons! Bientot le champ de luzerne deploie sous leurs yeux sa verdeur appetissante. Des l'entree, ils se rejouissent de trainer les souliers, d'ecraser les tiges molles, de marquer d'etroits chemins qui inquieteront longtemps et feront dire: --Quelle bete a passe par ici? A travers leurs culottes, une fraicheur penetre jusqu'aux mollets peu a peu engourdis. Ils s'arretent au milieu du champ et se laissent tomber a plat ventre. --On est bien, dit grand frere Felix. Le visage chatouille, ils rient comme autrefois quand ils couchaient ensemble dans le meme lit et que M. Lepic leur criait de la chambre voisine: --Dormirez-vous, sales gars? Ils oublient leur faim et se mettent a nager en marin, en chien, en grenouille. Les deux tetes seules emergent. Ils coupent de la main, refoulent du pied les petites vagues vertes aisement brisees. Mortes, elles ne se referment plus. --J'en ai jusqu'au menton, dit grand frere Felix. --Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte. Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur. Accoudes, ils suivent du regard les galeries soufflees que creusent les taupes et qui zigzaguent a fleur de sol, comme a fleur de peau les veines des vieillards. Tantot ils les perdent de vue, tantot elles debouchent dans une clairiere, ou la cuscute rongeuse, parasite mechante, cholera des bonnes luzernes, etend sa barbe de filaments roux. Les taupinieres y forment un minuscule village de huttes dressees a la mode indienne. --Ce n'est pas tout ca, dit grand frere Felix, mangeons. Je commence. Prends garde de toucher a ma portion. Avec son bras comme rayon, il decrit un arc de cercle. --J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte. Les deux tetes disparaissent. Qui les devinerait? Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de luzerne, en montre les dessous pales, et le champ tout entier est parcouru de frissons. Grand frere Felix arraches des brassees de fourrage, s'en enveloppe la tete, feint de se bourrer, imite le bruit de machoires d'un veau inexperimente qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de devorer tout, les racines memes, car il connait la vie, Poil de Carotte le prend au serieux, et, plus delicat, ne choisit que les belles feuilles. Du bout de son nez il les courbe, les amene a sa bouche et les mache posement. Pourquoi se presser? La table n'est pas louee. La foire n'est pas sur le pont. Et les dents crissantes, la langue amere, le coeur souleve, il avale, se regale. La Timbale Poil de Carotte ne boira plus a table. Il perd l'habitude de boire, en quelques jours, avec une facilite qui surprend sa famille et ses amis. D'abord, il dit un matin a madame Lepic qui lui verse du vin comme d'ordinaire: --Merci, maman, je n'ai pas soif. Au repas du soir, il dit encore: --Merci, maman, je n'ai pas soif. --Tu deviens economique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres. Ainsi il reste toute cette premiere journee sans boire, parce que la temperature est douce et que simplement il n'a pas soif. Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande: --Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte? --Ma foi, dit-il, je n'en sais rien. --Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras la chercher dans le placard. Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir soi-meme? On s'etonne deja: --Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voila une faculte de plus. --Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te trouves seul, egare dans un desert, sans chameau. Grand frere Felix et soeur Ernestine parient: Soeur Ernestine: Il restera une semaine sans boire. Grand frere Felix: Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'a dimanche, ce sera beau. --Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, leur trouvez-vous du merite? -Un cochon d'Inde et toi, ca fait deux, dit grand frere Felix. Poil de Carotte, pique, leur montrera ce dont il est capable. Madame Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se defend de la reclamer. Il accepte avec une egale indifference les ironiques compliments et les temoignages d'admiration sincere. --Il est malade ou fou, disent les uns. Les autres disent: -Il boit en cachette. Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point seche, diminue peu a peu. Parents et voisins se blasent. Seuls quelques etrangers levent encore les bras au ciel, quand on les met au courant: --Vous exagerez: nul n'echappe aux exigences de la nature. Le medecin consulte declare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en somme rien n'est impossible. Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnait qu'avec un entetement regulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent meme pas incommode. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre sa faim comme sa soif! Il jeunerait, il vivrait d'air. Il ne se souvient meme plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. Puis la servante Honorine a l'idee de l'emplir de tripoli rouge pour nettoyer les chandeliers. La Mie de Pain M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dedaigne pas d'amuser lui-meme ses enfants. Il leur raconte des histoires dans les allees du jardin, et il arrive que grand frere Felix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient leur dire que le dejeuner est servi, et les voila calmes. A chaque reunion de famille, les visages se renfrognent. On dejeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et deja rien n'empecherait de passer la table a d'autres, si elle etait louee, quand madame Lepic dit: --Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plait, pour finir ma compote? A qui s'adresse-t-elle? Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. Elle le renseigne sur le prix des legumes, et lui explique la difficulte, par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une bete. --Non, dit-elle a Pyrame qui grogne d'amitie et bat le paillasson de sa queue, tu ne sais pas le mal que j'ai a tenir cette maison. Tu te figures, comme les hommes, qu'une cuisiniere a tout pour rien. Ca t'est bien egal que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables. Or, cette fois, madame Lepic fait evenement. Par exception, elle s'adresse a M. Lepic d'une maniere directe. C'est a lui, bien a lui qu'elle demande une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord elle le regarde. Ensuite M. Lepic a le pain pres de lui. Etonne, il hesite, puis, du bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, serieux, noir, il la jette a madame Lepic. Farce ou drame? Qui le sait? Soeur Ernestine, humiliee pour sa mere, a vaguement le trac. --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frere Felix qui galope, effrene, sur les batons de sa chaise. Quant a Poil de Carotte, hermetique, des bousilles aux levres, l'oreille pleine de rumeurs et les joues gonflees de pommes cuites, il se contient, mais il va peter, si madame Lepic ne quitte a l'instant la table, parce qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la derniere des dernieres. La Trompette M. Lepic arrive de Paris ce matin meme. Il ouvre sa malle. Des cadeaux en sortent pour grand freres Felix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux, dont precisement (comme c'est drole!) ils ont reve toute la nuit. Ensuite M. Lepic, les mains derriere son dos, regarde malignement Poil de Carotte et lui dit: --Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet? En verite, Poil de Carotte est plutot prudent que temeraire. Il prefererait une trompette, parce que ca ne part pas dans les mains; mais il a toujours entendu dire qu'un garcon de sa taille ne peut jouer serieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. L'age lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. Son pere connait les enfants: il a apporte ce qu'il faut. --J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sur de deviner. Il va meme au peu loin et ajoute: --Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois! --Ah! dit monsieur Lepic embarrasse, tu aimes mieux un pistolet! tu as donc bien change? Tout de suite Poil de Carotte se reprend: --Mais non, va, non, papa, c'etait pour rire. Sois tranquille, je les deteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre comme ca m'amuse de souffler dedans. Madame Lepic: --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine a ton pere, n'est-ce pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau a franges d'or. Tu l'as assez regardee. Maintenant, va voir a la cuisine si j'y suis; deguerpis, trotte et flute dans tes doigts. Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulee dans ses trois pompons rouge et son drapeau a franges d'or, la trompette de Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme celle du jugement dernier. La Meche Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent a la messe. On les fait beaux et soeur Ernestine preside elle-meme a leur toilette, au risque d'etre en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros a Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses freres. C'est une rage qu'elle a. Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frere Felix previent sa soeur qu'il finira par se facher aussi elle triche: --Cette fois, dit-elle, je me suis oubliee, je ne l'ai pas fait expres, et je te jure qu'a partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus. Et toujours elle reussit a lui en mettre un doigt. --Il arrivera malheur, dit grand frere Felix. Ce matin, roule dans sa serviette, la tete basse, comme soeur Ernestine ruse encore, il ne s'apercoit de rien. --La, dit-elle, je t'obeis, tu ne bougonneras point, regarde le pot ferme sur la cheminee. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun merite. Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tete ressemble a un chou-fleur et cette raie durera jusqu'a la nuit. --Je te remercie, dit grand frere Felix. Il se leve sans defiance. Il neglige de verifier comme d'ordinaire, en passant sa main sur ses cheveux. Soeur Ernestine acheve de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de filoselle blanche. --Ca y est? dit grand frere Felix. --Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que ta casquette. Va la chercher dans l'armoire. Mais grand frere Felix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa tete, avec tranquillite. --Je t'avais prevenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la riviere. Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempe, il attend qu'on le change ou que le soleil le seche, au choix: ca luit est egal. --Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut laisser croire que je ne deteste pas la pommade. Mais tandis que Poil de Carotte se resigne d'un coeur habitue, ses cheveux le vengent a son insu. Couche de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; puis ils se degourdissent, et par une invisible poussee bossellent leur leger moule luisant, le fendillent, le crevent. On dirait un chaume qui degele. Et bientot la premiere meche se dresse en l'air, droite, libre. Le Bain Comme quatre heures vont bientot sonner, Poil de Carotte, febrile, reveille M. Lepic et grand frere Felix qui dorment sous les noisetiers du jardin. --Partons-nous? dit-il. Grand frere Felix: Allons-y, porte les calecons? Monsieur Lepic: Il doit faire encore trop chaud. Grand frere Felix: Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil. Poil de Carotte: Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras sur l'herbe. Monsieur Lepic: Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort. Mais Poil de Carotte modere son allure a grand peine et se sent des fourmis dans les pieds. Il porte sur l'epaule son calecon severe et sans dessin et le calecon rouge et bleu de grand frere Felix. La figure animee, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute apres les branches. Il nage dans l'air et il dit a grand frere Felix: --Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter! --Un malin! repond grand frere Felix, dedaigneux et fixe. En effet, Poil de Carotte se calme tout a coup. Il vient d'enjamber, le premier, avec legerete, un petit mur de pierres seches, et la riviere brusquement apparue coule devant lui. L'instant est passe de rire. De reflets glaces miroitent sur l'eau enchantee. Elle clapote comme des dents claquent et exhale une odeur fade. Il s'agit d'entrer la dedans, d'y sejourner et de s'y occuper, tandis que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes reglementaires. Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, attirante de loin, le met en detresse. Poil de Carotte commence de se deshabiller, a l'ecart. Il veut moins cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte. Il ote ses vetements un a un et les plies avec soin sur l'herbe. Il noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les denouer. Il met son calecon, enleve sa chemise courte et, comme il transpire, pareil au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend encore un peu. Deja grand frere Felix a pris possession de la riviere et la saccage en maitre. Il la bat a tour de bras, la frappe du talon, la fait ecumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des vagues courroucees. --Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic. --Je me sechais, dit Poil de Carotte. Enfin il se decide, il s'assied par terre, et tate l'eau d'un orteil que ses chaussures trop etroites ont ecrase. En meme temps, il se frotte l'estomac qui peut-etre n'a pas fini de digerer. Puis il se laisse glisser le long des racines. Elles lui egratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble qu'une ficelle mouillee s'enroule peu a peu autour de son corps, comme autour d'une toupie. Mais la motte ou il s'appuie cede, et Poil de Carotte tombe, disparait, barbote et se redresse, toussant, crachant, suffoque, aveugle, etourdi. --Tu plonges bien, mon garcon, lui dit monsieur Lepic. --Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ca. L'eau reste dans mes oreilles, et j'aurai mal a la tete. Il cherche un endroit ou il puisse apprendre a nager, c'est-a-dire faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable. --Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings fermes, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui ne font rien. --C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de Carotte. Mais grand frere Felix l'empeche de s'appliquer et le derange toujours. --Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois plus. A present, mets-toi la vers le saule. Ne bouge pas. Je parie de te rejoindre en dix brassees. --Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les epaules hors de l'eau, immobile comme une vraie borne. De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frere Felix lui grimpe sur le dos, pique une tete et dit: --A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien. --Laisse-moi prendre ma lecon tranquille, dit Poil de Carotte. --C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum. -Deja! dit Poil de Carotte. Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profite de son bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout a l'heure, a present de plume, il s'y debat avec une sorte de vaillance frenetique, defiant le danger, pret a risquer sa vie pour sauver quelqu'un, et il disparait meme volontairement sous l'eau, afin de gouter l'angoisse de ceux qui se noient. --Depeche-toi, s'ecrie M. Lepic, ou grand frere Felix boira tout le rhum. Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit: --Je ne donne ma part a personne. Et il boit comme un vieux soldat. Monsieur Lepic: Tu t'es mal lave, il reste de la crasse a tes chevilles. Poil de Carotte: C'est de la terre, papa. Monsieur Lepic: Non, c'est de la crasse. Poil de Carotte: Veux-tu que je retourne, papa? Monsieur Lepic: Tu oteras ca demain, nous reviendrons. Poil de Carotte: Veine! Pourvu qu'il fasse beau! Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que grand frere Felix n'as pas mouilles, et la tete lourde, la gorge raclee, il rie aux eclats, tant son frere et M. Lepic plaisantent drolement ses orteils boudines. Honorine Madame Lepic: Auel age avez-vous donc, deja, Honorine? Honorine: Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic. Madame Lepic: Vous voila vieille, ma pauvre vieille! Honorine: Ca ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai ete malade. Je crois les chevaux moins durs que moi. Madame Lepic: Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un coup. Quelque soir, en revenant de la riviere, vous sentirez votre hotte plus ecrasante, votre brouette plus lourde a pousser que les autres soirs; vous tomberez a genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouille, et vous serez perdue. On vous relevera morte. Honrine: Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras vont encore. Madame Lepic: Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque. Honorine: Oh! j'y vois clair comme a mon mariage. Madame Lepic: Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buee? Honorine: Il y a de l'humidite dans le placard. Madame Lepic: Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promenent sur les assiettes? Regardez cette trace. Honorine: Ou donc, s'il vous plait, madame? je ne vois rien. Madame Lepic: C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas que vous vous relachez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au pays qui vous vaille par l'energie; seulement vous vieillissez. Moi aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne volonte ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espece de toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste. Honorine: Pourtant, je les ecarquille bien et je ne vois pas trouble comme si j'avais la tete dans un seau d'eau. Madame Lepic: Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donne a monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui echappe. On s'imagine qu'il est indifferent: erreur! Il observe, et tout se grave derriere son front. Il a simplement repousse du doigt votre verre, et il a eu le courage de dejeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui. Honorine: Diable aussi que monsieur Lepic se gene avec sa domestique! Il n'avait qu'a parler et je lui changeais son verre. Madame Lepic: Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler monsieur Lepic decide a ce taire. J'y ai renonce moi-meme. D'ailleurs la question n'est pas la. Je me resume: votre vue faiblit chaque jour un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgre le surcroit de depense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider... Honorine: Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame Lepic. Madame Lepic: J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous? Honorine: Ca marchera bien ainsi jusqu'a ma mort. Madame Lepic: Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort? Honorine: Vous n'avez peut-etre pas l'intention de me renvoyer a cause d'un coup de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous me jetez a la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever? Madame Lepic: Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voila toute rouge. Nous causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fachez, vous dites des betises plus grosses que l'eglise. Honorine: Dame! est-ce que je sais, moi? Madame Lepic: Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. J'espere que le medecin vous guerira. Ca arrive. En attendant, laquelle de nous deux est la plus embarrassee. Vous ne soupconnez meme pas que vos yeux prennent la maladie. Le menage en souffre. Je vous avertis par charite, pour prevenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit, il me semble, de faire, avec douceur, une observation. Honorine: Tant que vous voudrez. Faites a votre aise, madame Lepic. Un moment je me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon cote, je surveillerai mes assiettes, je le garantis. Madame Lepic: Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma reputation, Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez absolument. Honorine: Dans ce cas-la, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois utile et je crierais a l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour ou je m'apercevrai que je deviens a charge et que je ne sais meme plus faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, toute seule, sans qu'on me pousse. Madame Lepic: Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe a la maison. Honorine: Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mere Maitte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir. Madame Lepic: Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le dis. Honorine: Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic. La Marmite Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile a sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut ecouter, sans opinion preconcue, et, le moment venu, sortir de l'ombre, et, comme une personne reflechie, qui seule garde toute sa tete au milieu de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des affaires. Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sur. Certes, elle ne l'avouera pas, trop fiere. L'accord se fera tacitement, et Poil de Carotte devra agir sans etre encourage, sans esperer une recompense. Il s'y decide. Du matin au soir, une marmite pend a la cremaillere de la cheminee. L'hiver, ou if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide souvent, et elle bouillonne sur un grand feu. L'ete on use de son eau qu'apres chaque repas, pour laver la vaisselle, et le reste du temps elle bout sans utilite, avec un petit sifflement continu, tandis que sous son ventre fendille, deux buches fument, presque eteintes. Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prete l'oreille. --Tout s'est evapore, dit-elle. Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux buches et remue la cendre. Bientot le doux chantonnement recommence et Honorine tranquillisee va s'occuper ailleurs. On lui dirait: --Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert plus? Enlevez donc votre marmite; eteignez le feu. Vous brulez du bois comme s'il ne coutait rien. Tant de pauvres gelent, des qu'arrive le froid. Vous etes pourtant une femme econome. Elle secouerait la tete. Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la cremaillere. Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite videe, qu'il pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie. Et maintenant, il n'est meme plus necessaire qu'elle touche la marmite, ni qu'elle la voie; elle la connait par coeur. Il lui suffit de l'ecouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme elle enfilerait une perle, tellement habituee que jusqu'ici elle n'a jamais manque son coup. Elle le manque aujourd'hui pour la premiere fois. Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bete derangee qui se fache, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'etouffe et la brule. Elle pousse un cri, eternue et crache en reculant. --Chacre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre. Les yeux colles et cuisants, elle tatonne avec ses mains noircies dans la nuit de la cheminee. --Ah! je m'explique, dit-elle stupefaite. La marmite n'y est plus... Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y etait encore tout a l'heure. Surement, puisqu'elle sifflait comme un fluteau. On a du l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la fenetre un plein tablier d'epluchures. Mais qui donc? Madame Lepic parait severe et calme sur le paillasson de la chambre a coucher. --Quel bruit, Honorine! --Du bruit, du bruit! s'ecrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du bruit! un peu plus je me rotissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans mes poches. Madame Lepic: Je regarde cette mare qui degouline de la cheminee, Honorine. Elle va faire du propre. Honorine: Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prevenir. C'est peut-etre vous seulement qui l'avez prise? Madame Lepic: Cette marmite appartient a tout le monde ici, Honorine. Faut-il par hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions la permission de nous en servir? Honorine: Je dirai des sottises, tant je me sens colere. Madame Lepic: Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans etre curieuse, je voudrais le savoir. Vous me demontez. Sous pretexte que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans le feu, et tetue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez aux autres, a moi-meme. Je la trouve raide, ma parole! Honorine: Mon petit Poil de Carotte, sais-tu ou est ma marmite? Madame Lepic: Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre marmite. Rappelez-vous plutot votre mot d'hier: "Le jour ou je m'apercevrai que je ne peu meme plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule, sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne croyais pas votre etat desespere. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous a ma place. Vous etes au courant, comme moi, de la situation; jugez et concluez. Oh! ne vous genez point, pleurez. Il y a de quoi. Reticence --Maman! Honorine! ..................... Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gater. Par bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrete court. Pourquoi dire a Honorine: --C'est moi, Honorine! Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. Tant pis pour elle. Tot ou tard elle devait ceder. Un aveu de lui ne la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupconner Poil de Carotte, elle s'imagine frappee par l'inevitable coup du sort. Et pourquoi dire a madame Lepic: --Maman, c'est moi! A quoi bon se vanter d'une action meritoire, mendier un sourire d'honneur? Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de le desavouer en public, qu'il se mele donc de ses affaires, ou mieux, qu'il fasse mine d'aider sa mere et Honorine a chercher la marmite. Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui montre le plus d'ardeur. Madame Lepic, desinteressee, y renonce la premiere. Honorine se resigne et s'eloigne, marmotteuse, et bientot Poil de Carotte, qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-meme, comme dans une gaine, comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin. Agathe C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace. Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant quelques jours, detournera de lui sur elle, l'attention des Lepic. --Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie pas que vous deviez defoncer les portes a coups de poing de cheval. --Ca commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au dejeuner. On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se tient prete a courir du fourneau vers le placard, du placard vers la table, car elle ne sait guere marcher posement; elle prefere haleter, le sang aux joues. Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire. M. Lepic s'installe le premier, denoue sa serviette, pousse son assiette vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et ramene l'assiette. Il se sert a boire, et le dos courbe, les yeux baisses, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec indifference. Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse. Madame Lepic sert elle-meme les enfants, d'abord grand frere Felix parce que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualite d'ainee, enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table. Il n'en redemande jamais, comme si c'etait formellement defendu. Une portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, seule de la famille, l'aime beaucoup. Plus independants, grand frere Felix et soeur Ernestine veulent-ils une seconde portion; ils poussent, selon la methode de M. Lepic, leur assiette du cote du plat. Mais personne ne parle. --Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe. Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voila tout. Elle ne peut s'empecher de bailler, les bras ecartes, devant l'un et devant l'autre. M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il machait du verre pile. Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, commande a table par gestes et signes de tete. Soeur Ernestine leve les yeux au plafond. Grand frere Felix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a plus de timbale, ne se preoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, trop tot, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, il se livre a des calculs compliques. Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau. --J'y serais bien allee, moi, dit Agathe. Ou plutot, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Deja atteinte du mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en faute, elle redouble d'attention. M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame Lepic d'un sec --Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche? la rappelle a l'ordre. --Voila, madame, repond Agathe. Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le conquerir par ses prevenances et tachera de se signaler. Il est temps. Comme M. Lepic mord sa derniere bouchee de pain, elle se precipite au placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamee, qu'elle lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devine les desirs du maitre. Or, M. Lepic noue sa serviette, se leve de table, met son chapeau et va dans le jardin fumer une cigarette. Quand il a fini de dejeuner, il ne recommence pas. Clouee, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pese cinq livres, semble la reclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage. Le Programme --Ca vous la coupe, dit Poil de Carotte, des qu'Agathe et luis se trouvent seuls dans la cuisine. Ne vous decouragez pas, vous en verrez d'autres. Mais ou allez-vous avec ces bouteilles? --A la cave, monsieur Poil de Carotte. Poil de Carotte: Pardon, c'est moi qui vais a la cave. Du jour ou j'ai pu descendre l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits benefices, de meme que les peaux de lievres, et je remets l'argent a maman. Entendons-nous, s'il vous plait, afin que l'un ne gene pas l'autre dans son service. Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. J'arrache les herbes qu'il faut connaitre, dont je secoue la terre sur mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux betes. Comme exercice, j'aide mon pere a scier du bois. J'acheve le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais peter leurs vessies sous mon talon. Par exemple c'est vous qui les ecaillez et qui tirez les seaux du puis. J'aide a devider les echeveaux de fil. Je mouds le cafe. Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans le corridor, mais soeur Ernestine ne cede a personne le droit de rapporter les pantoufles qu'elle a brodees elle-meme. Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller chez le pharmacien ou le medecin. De votre cote, vous courez le village aux menues provisions. Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps, laver a la riviere. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre fille; je n'y peux rien. Cependant je tacherai quelquefois, si je suis libre, de vous donner un coup de main, quand vous etendrez le linge sur la haie. J'y pense: un conseil. N'etendez jamais votre linge sur les arbres fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, vous renverrait le laver. Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les souliers de chasse et tres peu de cirage sur les bottines. Ca les brule. Ne vous acharnez pas apres les culottes crottees. Monsieur Lepic affirme que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labouree sans relever le bas de son pantalon. Je prefere relever le mien, quand monsieur Lepic m'emmene et que je porte le carnier. --Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur serieux. Et madame Lepic me dit: -Gare a tes oreilles si tu te salis. C'est une affaire de gout. En somme vous ne serez pas trop a plaindre. Pendant mes vacances nous nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frere et moi rentres a la pension. Ca revient au meme. D'ailleurs personne ne vous semblera bien mechant. Interrogez nos amis: ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angelique, mon frere Felix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement sur, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-etre a moi que vous trouverez les plus difficile caractere de la famille. Au fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'ameliore et si vous y mettez un peu du votre, nous vivrons en bonne intelligence. Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous prie de ne pas me tutoyer, a la facon de votre grand'mere Honorine que je detestais, parce qu'elle me froissait toujours. L'aveugle Du bout de son baton, il frappe discretement a la porte. Madame Lepic: Qu'est-ce qu'il veut encore celui-la? Monsieur Lepic: Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le entrer. Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, brusquement, a cause du froid. --Bonjour, tous ceux qui sont la? dit l'aveugle. Il s'avance. Son baton court a petits pas sur les dalles comme pour chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend au poele ses mains transies. M. Lepic prend une piece de dix sous et dit: --Voila! Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal. Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent deja. Madame Lepic s'en apercoit. --Pretez-moi vos sabots, vieux, dit-elle. Elle les porte sous la cheminee, trop tard; ils ont laisse une mare, et les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidite, se levent, tantot l'un, tantot l'autre, ecartent la neige boueuse, la repandent au loin. D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe a l'eau sale de couler vers lui, indique des crevasses profondes. --Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'etre entendue, que demande-t-il? Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. Quand les mots ne viennent pas, il agite son baton, se brule le poing au tuyau du poele, le retire vite et, soupconneux, roule son blanc d'oeil au fond de ses larmes intarissables. Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit: --Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en etes-vous sur? --Si j'en suis sur! s'ecrie l'aveugle. Ca, par exemple, c'est fort! Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveugle. --Il ne demarrera plus, dit madame Lepic. En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'etire et fond tout entier. Il avait dans les veines des glacons qui se dissolvent et circulent. On croirait que ses vetements et ses membres suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte elle arrive: C'est lui le but. Bientot il pourra jouer avec. Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frole l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le fait reculer, le force a se loger entre le buffet et l'armoire ou la chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, deroute, tatonne, gesticule et ses doigts grimpent comme des betes. Il ramone sa nuit. De nouveau les glacons se forment; voici qu'il regele. Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde. --Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four. Son baton lui echappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se precipite, ramasse le baton et le rend a l'aveugle, -- sans le lui rendre. Il croit le tenir, il ne l'a pas. Au moyen d'adroites tromperies, elle le deplace encore, lui remet ses sabots et le guide du cote de la porte. Puis elle le pince legerement, afin de se venger un peu; elle le pousse dans la rue, sous l'edredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublie dehors. Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie a l'aveugle, comme s'il etait sourd: --Au revoir; ne perdez pas votre piece; a dimanche prochain s'il fait beau et si vous etes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun ses peines et Dieu pour tous! Le Jour de l'An Il neige. Pour que le jour de l'an reussisse, il faut qu'il neige. Madame Lepic a prudemment laisse la porte de la cour verrouillee. Deja des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis hostiles, a coups de sabots, et, las d'esperer, s'eloignent a reculons, les yeux encore vers la fenetre d'ou madame Lepic les epie. Le bruit de leurs pas s'etouffe dans la neige. Poil de Carotte saute du lit, va se debarbouiller, sans savon, dans l'auge du jardin. Elle est gelee. Il doit en casser la glace, et ce premier exercice repand par tout son corps une chaleur plus saine que celle des poeles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on le trouve toujours sale, meme lorsqu'il a fait sa toilette a fond, il n'ote que le plus gros. Dispos et frais pour la ceremonie, il se place derriere son grand frere Felix, qui se tient derriere soeur Ernestine, l'ainee. Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y reunir, sans en avoir l'air. Soeur Ernestine les embrasse et dit: --Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne annee, une bonne sante et le paradis a la fin de vos jours. Grand frere Felix dit la meme chose, tres vite, courant au bout de la phrase, et embrasse pareillement. Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur l'enveloppe fermee: "A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espece rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin. Poil de Carotte la tend a madame Lepic, qui la decachette. Des fleurs ecloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombee dans les trous, eclaboussant le mot voisin. Monsieur Lepic: Et moi, je n'ai rien! Poil de Carotte: C'est pour vous deux; maman te la pretera. Monsieur Lepic: Ainsi, tu aimes mieux ta mere que moi. Alors, fouille-toi pour voir si cette piece de dix sous neuve est dans ta poche. Poil de Carotte: Patiente un peu, maman a fini. Madame Lepic: Tu as du style, mais une si mauvaise ecriture que je ne peux pas lire. --Tiens, papa, dit Poil de Carotte empresse, a toi, maintenant. Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la reponse, M. Lepic lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, fait "Ah! ah!" et la depose sur la table. Elle ne sert plus a rien, son effet entierement produit. Elle appartient a tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand frere Felix la prennent a leur tour et y cherchent des fautes d'orthographe. Ici Poil de Carotte a du changer de plume, on lit mieux. Ensuite ils la lui rendent. Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander: --Qui en veut? Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les etrennes. Soeur Ernestine a une poupee aussi haute qu'elle, plus haute, et grand frere Felix une boite de soldats en plomb prets a se battre. --Je t'ai reserve une surprise, dit madame Lepic a Poil de Carotte. Poil de Carotte: Ah, oui! Madame Lepic: Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te la montre. Poil de Carotte: Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais. Il leve la main en l'air, grave, sur de lui. Madame Lepic ouvre le buffet. Poil de Carotte halette. Elle enfonce son bras jusqu'a l'epaule, et, lente, mysterieuse, ramene sur un papier jaune une pipe en sucre rouge. Poil de Carotte, sans hesitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui reste a faire. Bien vite, il veut fumer en presence de ses parents, sous les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frere Felix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts seulement, il se cambre, incline la tete du cote gauche. Il arrondit la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit. Puis, quand il a lance jusqu'au ciel une enorme bouffee: --Elle est bonne, dit-il, elle tire bien. Aller et Retour Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se demande: --Est-ce le moment de courir au-devant d'eux? Il hesite: --C'est trop tot, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagerer. Il differe encore: --Je courrai a partir d'ici..., non, a partir de la... Il se pose des questions: --Quand faudra-t-il oter ma casquette? Lequel des deux embrasser le premier? Mais grand frere Felix et soeur Ernestine l'ont devance et se partagent les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste plus. --Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", a ton age? dis-lui: "mon pere" et donne-lui une poignee de main; c'est plus viril. Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers. Le jour de la rentree (la rentree est fixee au lundi matin, 2 octobre; on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants et les etreint d'une seule brassee. Poil de Carotte ne se trouve pas dedans. Il espere patiemment son tour, la main deja tendue vers les courroies de l'imperiale, ses adieux tout prets, a ce point triste qu'il chantonne malgre lui. --Au revoir, ma mere, dit-il d'un air digne. --Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en couterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu? C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ca veut faire l'original! Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. Le Porte-Plume L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frere Felix et Poil de Carotte, suit les cours du lycee. Quatre fois par jour les eleves font la meme promenade, tres agreable dans la belle saison, et, quand il pleut, si courte que les jeunes gens se rafraichissent plutot qu'ils ne se mouillent, elle leur est hygienique d'un bout a l'autre. Comme ils reviennent du lycee ce matin, trainant les pieds et moutonniers, Poil de Carotte, qui marche la tete basse, entend dire: --Poil de Carotte, regarde ton pere la-bas! M. Lepic aime surprendre ainsi ses garcons. Il arrive sans ecrire, et on l'apercoit soudain, plante sur le trottoir d'en face, au coin de la rue, les mains derriere le dos, une cigarette a la bouche. Poil de Carotte et grand frere Felix sortent des rangs et courent a leur pere. --Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais a quelqu'un, ce n'etait pas a toi. --Tu penses a moi quand tu me vois, dit M. Lepic. Poil de Carotte voudrait repondre quelque chose d'affectueux. Il ne trouve rien, tant il est occupe. Hausse sur la pointe des pieds, il s'efforce d'embrasser son pere. Une premiere fois il lui touche la barbe du bout des levres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, dresse la tete, comme s'il se derobait. Puis il se penche et de nouveau recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tache de s'expliquer cet accueil etrange. --Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser grand frere Felix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi m'evite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Regulierement je fais cette remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse envie de les voir. Je me promets de bondir a leur cou comme un jeune chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me glacent. Tout a ses pensees tristes, Poil de Carotte repond mal aux questions de M. Lepic qui lui demande si le grec marche un peu. Poil de Carotte: Ca depend. La version va mieux que le theme, parce que dans la version on peut deviner. Monsieur Lepic: Et l'allemand? Poil de Carotte: C'est tres difficile a prononcer, papa. Monsieur Lepic: Bougre! Comment, la guerre declaree, battras-tu les Prussiens, sans savoir leur langue vivante? Poil de Carotte: Ah! d'ici la, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je crois decidement qu'elle attendra, pour eclater, que j'aie fini mes etudes. Monsieur Lepic: Quelle place as-tu obtenu dans la derniere composition? J'espere que tu n'es pas a la queue. Poil de Carotte: Il en faut bien un. Monsieur Lepic: Bougre! moi qui voulais t'inviter a dejeuner. Si encore c'etait dimanche! Mais en semaine, je n'aime guere vous deranger de votre travail. Poil de Carotte: Personnellement je n'ai pas grand'chose a faire; et toi, Felix? Grand frere Felix: Juste, ce matin le professeur a oublie de nous donner notre devoir. Monsieur Lepic: Tu etudieras mieux ta lecon. Grand frere Felix: Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la meme qu'hier. Monsieur Lepic: Malgre tout, je prefere que vous rentriez. Je tacherai de rester jusqu'a dimanche et nous nous rattraperons. Ni la moue de grand frere Felix, ni le silence affecte de Poil de Carotte ne retardent les adieux et le moment est venu de se separer. Poil de Carotte l'attendait avec inquietude. --Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succes; si, oui ou non, il deplait maintenant a mon pere que je l'embrasse. Et resolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche. Mais M. Lepic, d'une main defensive, le tient encore a distance et lui dit: --Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de remarquer que j'ote ma cigarette, moi. Poil de Carotte: Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un malheur arrivera par ma faute. On m'a deja prevenu, mais mon porte-plume tient si a son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que je l'oublie. Je devrais au moins oter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur. Monsieur Lepic: Bougre! tu ris parce que tu as failli m'eborgner. Poil de Carotte: Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idee sotte a moi que je m'etais encore fourree dans la tete. Les Joues rouges. Son inspection habituelle terminee, M. le Directeur de l'Institution Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque eleve s'est glisse dans ses draps, comme dans un etui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se deborder. Le maitre d'etude, Violone, d'un tour de tete, s'assure que tout le monde est couche, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le gaz. Aussitot, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en chevet, les chuchotements se croisent, et des levres en mouvement monte, par tout le dortoir, un bruissement confus, ou, de temps en temps, se distingue le sifflement bref d'une consonne. C'est sourd, continu, agacant a la fin, et il semble vraiment que tous ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent a grignoter du silence. Violone met des savates, se promene quelque temps entre les lits, chatouillant ca le pied d'un eleve, la tirant le pompon du bonnet d'un autre, et s'arrete pres de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs, l'exemple des longues causeries prolongees bien avant dans la nuit. Le plus souvent, les eleves ont cesse leur conversation, par degres etouffee, comme s'ils avaient peu a peu tire leur drap sur leur bouche, et dorment, que le maitre d'etude est encore penche sur le lit de Marseau, les coudes durement appuyes sur le fer, insensible a la paralysie de ses avant-bras et au remue-menage des fourmis courant a fleur de peau jusqu'au bout de ses doigts. Il s'amuse de ses recits enfantins, et le tient eveille par d'intimes confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a cheri pour la tendre et transparente enluminure de son visage, qui parait eclaire en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derriere laquelle, a la moindre variation atmospherique, s'enchevetrent visiblement les veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier a decalquer. Marseau a d'ailleurs une maniere seduisante de rougir sans savoir pourquoi et a l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. Souvent, un camarade pese du bout du doigt sur l'une de ses joues et se retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientot recouverte d'une belle coloration rouge, qui s'etend avec rapidite, comme du vin dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut operer soi-meme. Marseau se prete complaisamment aux experiences. On l'a surnomme Veilleuse, Lanterne, Joue Rouge. Cette faculte de s'embraser a volonte lui fait bien des envieux. Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot lymphatique et grele, au visage farineux, il pince vainement, a se faire mal, son epiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, quelque point d'un roux douteux. Il zebrerait volontiers, haineusement, a coups d'ongles et ecorcerait comme des oranges les joues vermillonnees de Marseau. Depuis longtemps tres intrigue, il se tient aux ecoutes ce soir-la, des la venue de Violone, soupconneux avec raison peut-etre, et desireux de savoir la verite sur les allures cachottieres du maitre d'etude. Il met en jeu toute son habilete de petit espion, simule un ronflement pour rire, change avec affection de cote, en ayant soin de faire le tour complet, pousse un cri percant comme s'il avait le cauchemar, ce qui reveille en peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle a tous les draps; puis, des que Violone s'est eloigne, il dit a Marseau, te torse hors du lit, le souffle ardent: --Pistolet! Pistolet! On ne lui repond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le bras de Marseau, et, le secouant avec force. --Entends-tu? Pistolet! Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspere reprend: --C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu qu'il ne t'a pas embrasse! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet. Il se dresse, le col tendu, pareil a un jars blanc qu'on agace, les poings fermes au bord du lit. Mais, cette fois, on lui repond: --Eh bien! apres? D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps. C'est le maitre d'etude qui revient en scene, apparu soudainement! II --Oui, dit Violone, je l'ai embrasse, Marseau; tu peux l'avouer, car tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrasse sur le front, mais Poil de Carotte ne peut pas comprendre, deja trop deprave pour son age, que c'est la un baiser pur et chaste, un baiser de pere a enfant, et que je t'aime comme un fils, ou si tu veux comme un frere, et demain il ira repeter partout je ne sais quoi, le petit imbecile! A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de Carotte feint de dormir. Toutefois, il souleve sa tete pour entendre encore. Marseau ecoute le maitre d'etude, le souffle tenu, tenu, car tout en trouvant ses paroles tres naturelles, il tremble comme s'il redoutait la revelation de quelque mystere. Violone continue, le plus bas qu'il peut. Ce sont des mots inarticules, lointains, des syllabes a peine localisees. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche insensiblement, au moyen de legeres oscillations de hanches, n'entend plus rien. Son attention est a ce point surexcitee que ses oreilles lui semblent materiellement se creuser et s'evaser en entonnoir; mais aucun son n'y tombe. Il se rappelle avoir eprouve parfois une sensation d'effort pareille en ecoutant aux portes, en collant son oeil a la serrure, avec le desir d'agrandir le trou et d'attirer a lui, comme avec un crampon, ce qu'il voulait voir. Cependant il le parierait. Violone repete encore: --Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbecile ne comprend pas! Enfin le maitre d'etude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, glissant entre les rangees de lits. Quand la main de Violone frole un traversin, le dormeur derange change de cote avec un fort soupir. Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque de Violone. Deja Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur ses yeux, bien eveille d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont echauffe en plus d'un reve. Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupieres, comme aimantees, se rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque eteint; mais, apres avoir compte trois eclosions de petites bulles crepitantes et pressees de sortir du bec, il s'endort. III Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, trempees dans un peu d'eau froide, frottent legerement les pommettes frileuses, Poil de Carotte regarde mechamment Marseau, et, s'efforcant d'etre bien feroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrees sur les syllabes sifflantes. --Pistolet! Pistolet! Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il repond sans colere, et le regard presque suppliant: --Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois! Le maitre d'etude passe la visite des mains. Les eleves, sur deux rangs, offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en les retournant avec rapidite, et les remettent aussitot bien au chaud, dans les poches ou sous la tiedeur de l'edredon le plus proche. D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal a propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil de Carotte, prie de les repasser sous le robinet, se revolte. On peut, a vrai dire, y remarquer une tache bleuatre, mais il soutient que c'est un commencement d'engelure. On lui en veut, surement. Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur. Celui-ci, matinal, prepare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire qu'il fait aux grands, a ses moments perdus. Ecrasant sur le tapis de sa table le bout de ses doigts epais, il pose les principaux jalons: ici la chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait ou et n'en finit plus. Il a une ample robe de chambre dont les galons brodes cerclent sa poitrine puissante, pareils a des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle fortement, meme aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une maniere lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de ses yeux et l'epaisseur de ses moustaches. Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, afin de garder toute sa liberte d'action. D'une voix terrible, le Directeur demande: --Qu'est-ce que c'est? --Monsieur, c'est le maitre d'etude qui m'envoie vous dire que j'ai les mains sales, mais c'est pas vrai! Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord la paume, ensuite le dos. --Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de sequestre, mon petit! --Monsieur, dit Poil de Carotte, le maitre d'etude, il m'en veut! --Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit! Poil de Carotte connait son homme. Une telle douceur ne le surprend point. Il est bien decide a tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses jambes et s'enhardit, au mepris d'une gifle. Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de temps en temps, un eleve recalcitrant du revers de la main: vlan! L'habilete pour l'eleve vise consiste a prevoir le coup et a se baisser, et le directeur se desequilibre, au rire etouffe de tous. Mais il ne recommence pas, sa dignite l'empechant d'user de ruse a son tour. Il devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se meler de rien. --Monsieur, dit Poil de Carotte reellement audacieux et fier, le maitre d'etude et Marseau, ils font des choses! Aussitot les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y etaient precipites soudain. Il appuie ses deux poings fermes au bord de la table, se leve a demi, la tete en avant, comme s'il allait cogner Poil de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux: --Quelles choses? Poil de Carotte semble pris au depourvu. Il esperait (peut-etre que ce n'est que differe) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par exemple, lance d'une main adroite, et voila qu'on lui demande des details. Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un bourrelet unique, un epais rond de cuir, ou siege, de guingois, sa tete. Poil de Carotte hesite, le temps de se convaincre que les mots ne lui viennent pas, puis, la mine tout a coup confuse, le dos rond, l'attitude apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'eleve doucement, a hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des precautions pudiques, il enfouit sa tete simiesque dans la doublure ouatee, sans dire un mot. IV Le meme jour, a la suite d'une courte enquete, Violone recoit son conge! C'est un touchant depart, presque une ceremonie. --Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence. Mais il n'en fait accroire a personne. L'institution renouvelle son personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un va-et-vient de maitres d'etude. Celui-ci part comme les autres, et meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connait pas d'egal dans l'art d'ecrire des entetes pour cahiers, tels que: _Cahiers d'exercices grecs appartenant a..._ Les majuscules sont moulees comme des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de son bureau. Sa belle main, ou brille la pierre verte d'une bague, se promene elegamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation et un remous de lignes a la fois regulieres et capricieuses, qui forment le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'egare, se perd dans le paraphe lui-meme. Il faut regarder de tres pres, chercher longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un seul trait de plume. Une fois, il a reussi un enchevetrement de lignes nomme cul-de-lampe. Longuement, les petits s'emerveillerent. Son renvoi les chagrine fort. Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur a la premiere occasion, c'est-a-dire enfler les joues et imiter avec les levres le vol des bourdons pour marquer leur mecontentement. Quelque jour, ils n'y manqueront pas. En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent regrette, a la coquetterie de partir pendant une recreation. Quand il parait dans la cour, suivi d'un garcon qui porte sa malle, tous les petits s'elancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher les pans de sa redingote sans les dechirer, cerne, envahi et souriant, emu. Les uns, suspendus a la barre fixe, s'arretent au milieu d'un renversement et sautent a terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de chemise retroussees et les doigts ecartes a cause de la colophane. D'autres, plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, en signe d'adieu. Le garcon, courbe sous la malle, s'est arrete afin de conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur son tablier blanc ses cinq doigts trempes dans du sable mouille. Les joues de Marseau se sont rosees a paraitre peintes. Il eprouve sa premiere peine de coeur serieuse; mais, trouble et contraint de s'avouer qu'il regrette le maitre d'etude un peu comme une petite cousine, il se tient a l'ecart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers lui, quand on entend un fracas de carreaux. Tous les regards montent vers la petite fenetre grillee du sequestre. La vilaine et sauvage tete de Poil de Carotte parait. Il grimace, bleme petite bete mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents blanches toutes a l'air. Il passe sa main droite entre les debris de la vitre qui le mord, comme animee, et il menace Violone de son poing saignant. --Petite imbecile! dit le maitre d'etude, te voila content! --Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous ne m'embrassiez pas, moi? Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main coupee: --Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux! Les Poux Des que grand Frere Felix et Poil de Carotte arrivent de l'institution Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave a la pension. D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prevoit le cas. --Comme les tiens doivent etre noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit madame Lepic. Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que ceux de grand frere Felix? Et pourquoi? Tous deux vivent cote a cote, du meme regime, dans le meme air. Certes, au bout de trois mois, grand frere Felix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son propre aveu, ne reconnait plus les siens. Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilete d'un escamoteur. On ne les voit pas sortir des chaussettes et se meler aux pieds de grand frere Felix qui occupent deja tout le fond du baquet, et bientot, un couche de crasse s'etend comme un linge sur ces quatre horreurs. M. Lepic se promene, selon sa coutume, d'une fenetre a l'autre. Il relit les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes ecrites par M. le proviseur lui-meme: celle de grand frere Felix: "Etourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte: "Se distingue des qu'il veut, mais ne veut pas toujours." L'idee que Poil de Carotte est quelquefois distingue amuse la famille. En ce moment, les bras croises sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et se gonfler d'aise. Il se sent examine. On le trouve plutot enlaidi sous ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux effusions, ne temoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller il lui detache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur. Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crepiter ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite. Or, du premier coup, il en tue un. --Ah! bien vise, dit-il, je ne l'ai pas manque. Et tandis qu'un peu degoute il s'essuie a la chevelure de Poil de Carotte, madame Lepic leve les bras au ciel: --Je m'en doutais, dit-elle accablee. Mon dieu! nous sommes propres! Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voila de la besogne pour toi. Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une soucoupe, et la chasse commence. --Peigne-moi d'abord! crie grand frere Felix. Je suis sur qu'il m'en a donne. Il se racle furieusement la tete avec les doigts et demande un seau d'eau pour tout noyer. --Calme-toi, Felix, dit soeur Ernestine qui aime a se devouer, je ne te ferai pas du mal. Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une patience de maman. Elle ecarte les cheveux d'une main, tient delicatement le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dedaigneuse, sans peur d'attraper des habitants. Quand elle dit: Un de plus! grand frere Felix trepigne dans le baquet et menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour. --C'est fini pour toi, Felix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a que ramasse au hasard dans une fourmiliere. On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les mains derriere le dos, suit le travail, comme un etranger curieux. Madame Lepic pousse des exclamations plaintives. --Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un rateau. Grand frere Felix accroupi remue la cuvette et recoit les poux. Ils tombent enveloppes de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes menues comme des cils coupes. Ils obeissent au roulis de la cuvette, et rapidement le vinaigre les fait mourir. Madame Lepic: Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton age et grand garcon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-etre tu ne vois qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne reclames ni la surveillance de tes maitres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel plaisir tu eprouves a te laisser ainsi devorer tout vif. Il y a du sang dans ta tignasse. Poil de Carotte: C'est le peigne qui m'egratigne. Madame Lepic: Ah! c'est le peigne. Voila comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, Ernestine? Monsieur, delicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire a sa vermine. Soeur Ernestine: J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ote le plus gros et je ferai demain une seconde tournee. Mais j'en connais une qui se parfumera d'eau de Cologne. Madame Lepic: Quant a toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le mur du jardin. Il faut que tout le village defile devant, pour ta confusion. Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant deposee au soleil, il monte la garde pres d'elle. C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la premiere. Chaque fois qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrete, l'observe de ses petits yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des choses. --Qu'est-ce que c'est que ca? dit-elle. Poil de Carotte ne repond rien. Elle se penche sur la cuvette. --C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garcon Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes. Du doigt, elle touche, comme afin de gouter. Decidement, elle ne comprend pas. --Et toi, que fais-tu la, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a gronde et mis en penitence. Ecoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine qu'ils te rendent la vie dure. Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mere ne peut l'entendre, et il dit a la vieille Marie Nanette. --Et apres? Est-ce que ca vous regarde? Melez-vous donc de vos affaires et laissez-moi tranquille. Comme Brutus Monsieur Lepic: Poil de Carotte, tu n'as pas travaille l'annee derniere comme j'esperais. Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu revasses, tu lis des livres defendus. Doue d'une excellente memoire, tu obtiens d'assez bonnes notes de lecons, et tu negliges tes devoirs. Poil de Carotte, il faut songer a devenir serieux. Poil de Carotte: Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laisse aller l'annee derniere. Cette fois, je me sens la bonne volonte de bucher ferme. Je ne te promets pas d'etre le premier de ma classe en tout. Monsieur Lepic: Essaie quand meme. Poil de Carotte: Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne reussirai ni en geographie, ni en allemand, ni en physique et chimie, ou les plus forts sont deux ou trois types nuls pour le reste et qui ne font que ca. Impossible de les degoter; mais je veux, --ecoute, mon papa,-- je veux, en composition francaise, bientot tenir la corde et la garder, et si malgre mes efforts elle m'echappe, du moins je n'aurai rien a me reprocher et je pourrai m'ecrier fierement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom. Monsieur Lepic: Ah! mon garcon, je crois que tu les manieras. Grand frere Felix: Qu'est-ce qu'il dit, papa? Soeur Ernestine: Moi, je n'ai pas entendu. Madame Lepic: Moi non plus. Repete voir, Poil de Carotte? Poil de Carotte: Oh! rien maman. Madame Lepic: Comment? Tu ne disais rien, et tu perorais si fort, rouge et le poing menacant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Repete cette phrase, afin que tout le monde en profite. Poil de Carotte: Ce n'est pas la peine, va, maman. Madame Lepic: Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu? Poil de Carotte: Tu ne le connais pas, maman. Madame Lepic: Raison de plus. D'abord menage ton esprit, s'il te plait, et obeis. Poil de Carotte: Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idee m'est venue, pour le remercier, de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer la vertu... Madame Lepic: Turlututu, tu barbotes. Je te prie de repeter, sans y changer un mot, et sur le meme ton, ta phrase de tout a l'heure. Il me semble que je ne te demande pas le Perou et que tu veux bien faire ca pour ta mere. Grand frere Felix: Veux-tu que je te repete, moi, maman? Madame Lepic: Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de Carotte, depechez. Poil de Carotte: _Il balbutie, d'une voie pleurarde_ Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom. Madame Lepic: Je desespere. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de coups, plutot que d'etre agreable a sa mere. Grand frere Felix: Tiens, maman, voila comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards de defi._ Si je ne suis pas premier en composition francaise. _Il gonfle ses joues et frappe du pied._ Je m'ecrierai comme Brutus: _Il leve les bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu n'es qu'un nom! Voila comme il a dit. Madame Lepic: Bravo, superbe! Je te felicite, Poil de Carotte, et je deplore d'autant plus ton entetement qu'une imitation ne vaut jamais l'original. Grand frere Felix: Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ca? Ne serait-ce pas Caton? Poil de Carotte: Je suis sur de Brutus. "Puis il se jeta sur une epee que lui tendit un de ses amis et mourut." Soeur Ernestine: Poil de Carotte a raison. Je me rappelle meme que Brutus simulait la folie avec de l'or dans une canne. Poil de Carotte: Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre. Soeur Ernestine: Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycee. Madame Lepic: Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans sa famille, et nous l'avons. Que grace a Poil de Carotte, on nous envie! Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il parle latin comme un eveque et refuse de dire deux fois la messe pour les sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il etrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon dechire. Seigneur, ou s'est-il encore fourre? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de Carotte Brutus! Espece de petite brute, va! Lettres choisies de Poil de Carotte a M. Lepic ET QUELQUES REPONSES de M. Lepic a Poil de Carotte _De Poil de Carotte a M. Lepic_ Institution Saint-Marc. Mon cher papa, Mes parties de peche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couche sur le dos et madame l'infirmiere pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas perce, il me fait mal. Apres je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme des petits poulets. Pour un de gueri, trois reviennent. J'espere d'ailleurs que ce ne sera rien. Ton fils affectionne. _Reponse de M. Lepic._ Mon cher Poil de Carotte, Puisque tu prepares ta premiere communion et que tu vas au catechisme, tu dois savoir que l'espece humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous. Jesus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et pourtant les siens etaient vrais. Du courage! Ton pere qui t'aime. _De Poil de Carotte a M. Lepic._ Mon cher papa, Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je n'aie pas l'age, je crois que c'est une dent de sagesse precoce. J'ose esperer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours par ma bonne conduite et mon application. Ton fils affectionne. _Reponse de M. Lepic._ Mon cher Poil de Carotte, Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait a branler. Elle s'est decidee a tomber hier matin. De telle sorte que si tu possedes une dent de plus, ton pere en possede une de moins. C'est pourquoi il n'y a rien de change et le nombre des dents de la famille reste le meme, Ton pere qui t'aime. _De Poil de Carotte a M. Lepic._ Mon cher papa, Imagine-toi que c'etait hier la fete de M. Jaques, notre professeur de latin, et que, d'un commun accord, les eleves m'avaient elu pour lui presenter les voeux de toute la classe. Flatte de cet honneur, je prepare longuement le discours ou j'intercale a propos quelques citations latines. Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excite par mes camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment ou M. Jaques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais a peine ai-je deroule ma feuille et articule d'une voix forte: VENERE MAITRE que M. Jaques se leve furieux et s'ecrie: --Voulez-vous filer a votre place plus vite que ca! Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent derriere leurs livres et que M. Jaques m'ordonne avec colere: --Traduisez la version. Mon cher papa, qu'en dis-tu? _Reponse de M. Lepic_ Mon cher Poil de Carotte, Quand tu seras depute tu en verras bien d'autres. Chacun son role. Si on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il prononce des discours et non pour qu'il ecoute les tiens. _Poil de Carotte a M. Lepic_ Mon cher papa, Je viens de remettre ton lievre a M. Legris, notre professeur d'histoire et de geographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. Il te remercie vivement. Comme j'etais entre avec mon parapluie mouille, il me l'ota lui-meme des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous causames de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je voulais, le premier prix d'histoire et de geographie a la fin de l'annee. Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre entretien, et que M. Legris, qui, a part cela, fut tres aimable, je le repete, ne me designa meme pas un siege. Est-ce oubli ou impolitesse? Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis. _Reponse de M. Lepic._ Mon cher Poil de Carotte, Tu reclames toujours. Tu reclames parce que M. Jaques t'envoie t'asseoir, et tu reclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-etre encore trop jeune pour exiger des egards. Et si M. Legris ne t'a pas offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompe par ta petite taille, il te croyait assis. _De Poil de Carotte a M. Lepic._ Mon cher papa, J'apprends que tu dois aller a Paris. Je partage la joie que tu auras en visitant la capitale que je voudrais connaitre et ou je serai de coeur avec toi. Je concois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels. Au fond, ils se valent. Toutefois je desire specialement la_Henriade,_ par Francois-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Heloise,_par Jean-Jacques Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coutent rien a Paris), je te le jure que le maitre d'etude ne me les confisquera jamais. _Reponse de M. Lepic._ Mon cher Poil de Carotte, Les ecrivains dont tu me parles etaient des hommes comme toi et moi. Ce qu'ils ont fait, tu peux le faire. Ecris des livres, tu les liras ensuite. _De M. Lepic a Poil de Carotte._ Mon cher Poil de Carotte, Ta lettre de ce matin m'etonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni de ta competence ni de la mienne. D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous ecris les places que tu obtiens, les qualites et les defauts que tu trouves a chaque professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'etat de ton linge, si tu dors et si tu manges bien. Voila ce qui m'interesse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de quoi, s'il te plait, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas datee et on ne sait si tu l'adresses a moi ou au chien. La forme meme de ton ecriture me parait modifiee, et la disposition des lignes, la quantite de majuscules me deconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. Je suppose que c'est de toi, et je tiens a t'en faire non un crime, mais l'observation. _Reponse de Poil de Carotte._ Mon cher papa, Un mot a la hate pour t'expliquer ma derniere lettre. Tu ne t'es pas apercu qu'elle etait _en vers._ Le Toiton Ce petit toit ou, tour a tour, ont vecu des poules, des lapins, des cochons, vide maintenant, appartient en toute propriete a Poil de Carotte pendant les vacances. Il y entre commodement, car le toiton n'a plus de porte. Quelques greles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte les regarde a plat ventre, elles lui semblent une foret. Une poussiere fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidite. Poil de Carotte frole le plafond de ses cheveux. Il est la chez lui et s'y divertit, dedaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination. Son principal amusement consiste a creuser quatre nids avec son derriere, un a chaque coin du toiton. Il ramene de sa main, comme d'une truelle, des bourrelets de poussiere et se cale. Le dos au mur lisse, les jambes pliees, les mains croisees sur ses genoux, gite, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le troublerait. L'eau de vaisselle qui coule non loin de la, par le trou de l'evier, tantot a torrents, tantot goutte a goutte, lui envoie des bouffees fraiches. Brusquement, une alerte. Des appels approchent, des pas. --Poil de Carotte? Poil de Carotte? Une tete se baisse et Poil de Carotte reduit en boulette, se poussant dans la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard meme immobilise, sent que des yeux fouillent l'ombre. --Poil de Carotte, est-tu la? Les tempes bosselees, il souffre. Il va crier d'angoisse. --Il n'y est pas, le petit animal. Ou diable est-il? On s'eloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de l'aise. Sa pensee parcourt encore de longues routes de silence. Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris dans une toile d'araignee, vibre et se debat. Et l'araignee glisse le long d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un instant suspendue, inquiete, pelotonnee. Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au denouement, et quand l'araignee tragique fonce, ferme l'etoile de ses pattes, etreint la proie a manger, il se dresse debout, passionne, comme s'il voulait sa part. Rien de plus. L'araignee remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son ame de lievre ou il fait noir. Bientot, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa revasserie, faute de pente, s'arrete, forme flaque et croupit. Le Chat I Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour pecher les ecrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les dechets d'une boucherie. Or il connait un chat, meprise parce qu'il est vieux, malade, et ca et la, pele. Poil de Carotte l'invite a venir prendre une tasse de lait chez lui, dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a posee dans un coin. Il y pousse le chat et dit: --Regale-toi. Il lui flatte l'echine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups de langue, puis s'attendrit. --Pauvre vieux, jouis de ton reste. Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne leche plus que ses levres sucrees. --As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler que celle-la. D'ailleurs, un peu plus tot, un peu plus tard!... A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu. La detonation etourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton meme a saute, et quand le nuage se dissipe, il voit, a ses pieds, le chat qui le regarde d'un oeil. Une moitie de la tete est emportee, et le sang coule dans la tasse de lait. --Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Matin, j'ai pourtant vise juste. Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune eclat, l'inquiete. Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente aucun effort pour se deplacer. Il semble saigner expres dans la tasse, avec le soin que toutes les gouttes y tombent. Poil de Carotte n'est pas un debutant. Il a tue des oiseaux sauvages, des animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte d'autrui. Il sait comment on procede, et que si la bete a la vie dure, il faut se depecher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps a corps. Sinon, des acces de fausse sensibilite nous surprennent. On devient lache. On perd du temps; on n'en finit jamais. D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat par la queue et lui assene sur la nuque des coups de carabine si violents, que chacun d'eux parait le dernier, le coup de grace. Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, ou se detend et ne crie pas. --Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de Carotte. Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat de ses bras, et s'exaltant a la penetration des griffes, les dents jointes, les veines orageuses, il l'etouffe. Mais il s'etouffe aussi, chancelle, epuise, et tombe par terre, assis, sa figure collee contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat. II Poil de Carotte est maintenant couche sur son lit de fer. Ses parents et les amis de ses parents, mandes en hate, visitent, courbes sous le plafond bas du toiton, les lieux ou s'accomplit le drame. --Ah! dit sa mere, j'ai du centupler mes forces pour lui arracher le chat broye sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi. Et tandis qu'elle explique les traces d'une ferocite qui plus tard aux veillees de famille, apparaitra legendaire, Poil de Carotte dort et reve: Il se promene le long d'un ruisseau, ou les rayons d'une lune inevitable remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse. Sur les pechettes, les morceaux du chat flambaient a travers l'eau transparente. Des brumes blanches glissent au ras du pre, cachent peut-etre de legers fantomes. Poil de Carotte, ses mains derriere son dos, leur prouve qu'ils n'ont rien a craindre. Un boeuf approche, s'arrete et souffle, detale ensuite, repand jusqu'au ciel le bruit de ses quatre sabots et s'evanouit. Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, n'agacait pas autant, a luis seul, qu'une assemblee de vieilles femmes. Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, leve doucement un baton de pechette et voici que du milieu des roseaux montent des ecrevisses geantes. Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir. Et les ecrevisses l'entournent. Elles se haussent vers sa gorge. Elles crepitent. Deja elles ouvrent leurs pinces toutes grandes. Les Moutons Poil de Carotte n'apercoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles poussent des cris etourdissants et meles, comme des enfants qui jouent sous un preau d'ecole. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en eprouve quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent graduellement a l'obscurite, et les details se precisent. L'epoque des naissances a commence. Chaque matin, le fermier Pajol compte deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves egares parmi les meres, gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une sculpture grossiere. Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils sucotent deja ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de foin dans la bouche. Les vieux, ceux d'une semaine, se detendent d'un violent effort de l'arriere-train et executent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres, tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit qui vient de naitre se traine, visqueux et non leche. Sa mere, genee par sa bourse gonflee d'eau et ballotante, la repousse a coups de tete. --Une mauvaise mere! dit Poil de Carotte. --C'est chez les betes comme chez le monde, dit Pajol. --Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice. --Presque, dit Pajol. Il faut a plus d'un donner le biberon, un biberon comme ceux qu'on achete au pharmacien. Ca ne dure pas, la mere s'attendrit. D'ailleurs, on les mate. Il la prend par les epaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup une cravate de paille pour la reconnaitre, si elle s'echappe. L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de rape, et le petit, frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de teter, plaintif, le museau enveloppe d'une gelee tremblante. --Et vous croyez qu'elle reviendra a des sentiments plus humains? dit Poil de Carotte. --Oui, quand son derriere sera gueri, dit Pajol: elle a eu des couches dures. --Je tiens a mon idee, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier provisoirement le petit aux soins d'une etrangere? --Elle le refuserait, dit Pajol. En effet, des quatre coins de l'ecurie, les belements des meres se croisent, sonnent l'heure des tetees et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, sont nuances pour les agneaux, car, sans confusion chacun se precipite droit aux tetines maternelles. --Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants. --Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-etre par la finesse de leur nez. Il a presque envie d'en boucher un, pour voir. Il compare profondement les hommes avec des moutons, et voudrait connaitre les petits noms des agneaux. Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques coups de nez, mangent, paisibles, indifferentes. Poil de Carotte remarque dans l'eau d'une auge des debris de chaine, des cercles de roues, une pelle usee. --Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurement, vous enrichissez le sang des betes au moyen de cette ferraille! --Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi! Il offre a Poil de Carotte de gouter l'eau. Afin qu'elle devienne encore plus fortifiante, il y jette n'importe quoi. --Veux-tu un berdin? dit-il. --Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance. Pajol fouille l'epaisse laine d'une mere et attrape avec ses ongles un berdin jaune rond, dodu, repu, enorme. Selon Pajol, deux de cette taille devoraient la tete d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, a le fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frere et soeur. Deja le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte eprouve des picotements aux doigts, comme s'il tombait du gresil. Bientot au poignet, ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va ronger le bras jusqu'a l'epaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il l'ecrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en apercoive. Il dira qu'il l'a perdu. Un instant encore, Poil de Carotte ecoute, recueilli, les belements qui se calment peu a peu. Tout a l'heure, on n'entendra plus que le bruissement sourd du foin broye entre les machoires lentes. Accrochee a un barreau de ratelier, une limousine aux raies eteintes semble garder les moutons, toute seule. Parrain Quelquefois madame Lepic permet a Poil de Carotte d'aller voir son parrain et meme de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui passe sa vie a la peche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte que Poil de Carotte. --Te voila, canard! dit-il. --Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu prepare ma ligne? --Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain. Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prete. Ainsi son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fache plus et cette manie du vieil homme complique a peine leurs relations. Quand il dit oui, il veut dire non et reciproquement. Il ne s'agit que de ne pas s'y tromper. --Si ca l'amuse, ca ne me gene guere, pense Poil de Carotte. Et ils restent bons camarades. Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journee, le force a boire un verre de vin pur. Puis ils vont pecher. Parrain s'assied au bord de l'eau et deroule methodiquement son crin de Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes et ne peche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange comme des enfants. --Surtout, dit-il a Poil de Carotte, ne leve ta ligne que lorsque ton bouchon aura enfonce trois fois. Poil de Carotte: Pourquoi trois? Parrain: La premiere ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est serieux: il avale. La troisieme, c'est sur: il ne s'echappera plus. On ne tire jamais trop tard. Poil de Carotte prefere la peche aux goujons. Il se dechausse, entre dans la riviere et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un a chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain: --Seize, dix-sept, dix-huit!... Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tete, on rentre dejeuner. Il bourre Poil de Carotte de haricots blancs. --Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de perdrix. Poil de Carotte: Ceux-la fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. Pourtant ce n'est plus ca. Elle doit menager la creme. Parrain: Canard, j'ai du plaisir a te voir manger. Je parie que tu ne manges point ton content, chez ta mere. Poil de Carotte: Tout depend de son appetit. Si elle a faim, je mange a sa faim. En se servant elle me sert par-dessus le marche. Si elle a fini, j'ai fini aussi. Parrain: On en redemande, beta. Poil de Carotte: C'est facile a dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester sur sa faim. Parrain: Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lecherais le derriere d'un singe, si ce singe etait mon enfant! Arrangez ca. Ils terminent leur journee dans la vigne, ou Poil de Carotte, tantot regarde piocher son parrain et le suit pas a pas, tantot, couche sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier. La Fontaine Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de sa mere. --Elle te fait donc bien peur? dit parrain. Poil de Carotte: Ou plutot, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une correction a mon frere, il saute sur un manche de balai, se campe devant elle, et je te jure qu'elle s'arrete court. Aussi elle prefere le prendre par les sentiments. Elle dit que la nature de Felix est si susceptible qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux a la mienne. Parain: Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte. Poil de Carotte: Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Felix et moi, pour de bon ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me defendrais comme lui. Mais je me vois arme d'un balai contre maman. Elle croirait que je l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-etre qu'elle me dirait merci, avant de taper. Parrain: Dors, canard, dors! Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, etouffe et cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitie. Tout a coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras. --Es-tu la, canard? dit-il. Je revais, je te croyais encore dans la fontaine. Te souviens-tu de la fontaine? Poil de Carotte: Comme si j'y etais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles souvent. Parrain: Mon pauvre canard, des que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je m'etais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as glisse, tu es tombe, tu criais, tu te debattais, et moi, miserable, je n'entendais rie